— Allons, frère… dit la Mayeux en souriant… oui, l'infortunée eut le courage de sourire… allons, frère, tu es en veine de galanterie, aujourd'hui… Et où as-tu connu cette jolie personne?
— C'est tout bonnement la soeur d'un de mes camarades; sa mère est à la tête de la lingerie comme des ouvriers; elle a eu besoin d'une aide à l'année, et comme, selon l'habitude de l'association, l'on emploie de préférence les parents des sociétaires… Mme Bertin, c'est le nom de la mère de mon camarade, a fait venir sa fille de Lille, où elle était auprès d'une de ses tantes, et depuis cinq jours elle est à la lingerie… Le premier soir que je l'ai vue… j'ai passé trois heures, à la veillée, à causer avec elle, sa mère et son frère… Je me suis senti saisi dans le vif du coeur; le lendemain, le surlendemain, ça n'a fait qu'augmenter… et maintenant j'en suis fou… bien résolu à me marier… selon ce que tu diras… Cependant… oui… cela t'étonne… mais tout dépend de toi; je ne demanderai la permission à mon père et à ma mère qu'après que tu auras parlé.
— Je ne comprends pas, Agricol.
— Tu sais la confiance absolue que j'ai dans l'incroyable instinct de ton coeur; bien des fois tu m'as dit: «Agricol, défie- toi de celui-ci, aime celui-là, aie confiance dans cet autre…» Jamais tu ne t'es trompée. Eh bien, il faut que tu me rendes le même service… Tu demanderas à Mlle de Cardoville la permission de t'absenter: je te mènerai à la fabrique; j'ai parlé de toi à Mme Bertin et à sa fille comme de ma soeur chérie… et selon l'impression que tu ressentiras après avoir vu Angèle… je me déclarerai ou je ne me déclarerai pas… C'est, si tu veux, un enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi.
— Soit, répondit la Mayeux avec un courage héroïque, je verrai Mlle Angèle; je te dirai ce que j'en pense… et cela, entends- tu… sincèrement.
— Je le sais… Et quand viendras-tu?
— Il faut que je demande à Mlle de Cardoville quel jour elle n'aura pas besoin de moi… je te le ferai savoir…
— Merci, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec effusion; puis il ajouta en souriant:
— Et prends ton meilleur jugement… ton jugement des grands jours…
— Ne plaisante pas, frère… dit la Mayeux d'une voix douce et triste, ceci est grave… il s'agit du bonheur de toute ta vie…