«En ce moment je souffre bien… L'idée que j'attachais à ce qu'Agricol me souhaitât ma fête est puérile… j'ai honte de me l'avouer… mais cela m'eût prouvé qu'il n'avait pas oublié que j'avais un autre nom que celui de la Mayeux, que l'on me donne toujours…

«Ma susceptibilité à ce sujet est si malheureuse, si opiniâtre, qu'il m'est impossible de ne pas ressentir un moment de honte et de chagrin toutes les fois qu'on m'appelle ainsi: _la Mayeux… _Et pourtant, depuis mon enfance… je n'ai pas eu d'autre nom. C'est pour cela que j'aurais été bien heureuse qu'Agricol profitât de l'occasion de ma fête pour m'appeler une seule fois de mon modeste nom… Madeleine.

* * * * *

«Heureusement il ignora toujours ce voeu et ce regret.»

Florine, de plus en plus émue à la lecture de cette page d'une simplicité si douloureuse, tourna quelques feuillets et continua:

«… Je viens d'assister à l'enterrement de cette pauvre petite Victoire Herbin, notre voisine… Son père, ouvrier tapissier, est allé travailler au mois, loin de Paris… Elle est morte à dix- neuf ans, sans parents autour d'elle… Son agonie n'a pas été douloureuse; la brave femme qui l'a veillée jusqu'au dernier moment nous a dit qu'elle n'avait pas prononcé d'autres mots que ceux-ci:

Enfin… Enfin… «Et cela _comme avec contentement, _ajoutait la veilleuse. «Chère enfant! elle était devenue bien chétive; mais à quinze ans, c'était un bouton de rose… et si jolie… si fraîche… des cheveux blonds, doux comme de la soie! mais elle a peu à peu dépéri; son état de cardeuse de matelas l'a tuée… Elle a été, pour ainsi dire, empoisonnée à la longue par les émanations des laines[7]… son métier étant d'autant plus malsain et plus dangereux qu'elle travaillait pour de pauvres ménages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un courage de lion et une résignation d'ange; elle me disait toujours de sa petite voix douce, entrecoupée çà et là par une toux sèche et fréquente:

«— Je n'en ai pas pour longtemps, va, à aspirer la poudre de vitriol et de chaux toute la journée; je vomis le sang, et j'ai quelquefois des crampes d'estomac qui me font évanouir.

«— Mais change d'état, lui disais-je.

«— Et le temps de faire un autre apprentissage? me répondait- elle; et puis maintenant, il est trop tard, je suis prise, je le sens bien… Il n'y a pas de ma faute, ajoutait la bonne créature, car je n'ai pas choisi mon état; c'est mon père qui l'a voulu; heureusement il n'a pas besoin de moi. Et puis, quand on est mort… on n'a plus à s'inquiéter de rien, on ne craint pas le chômage.