«Victoire disait cette triste vulgarité très sincèrement et avec une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant:

«Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l'on appelle échantillon, n'est même pas pur. On peut juger par là ce que doit être le commun, que les ouvrières appellent _crin au vitriol, _et qui est composé de rebut des poils de chèvres, de boucs, et des soies de sangliers, que l'on passe au vitriol d'abord, puis dans la teinture, pour brûler et déguiser les corps étrangers tels que la paille, les épines, et même les morceaux de peaux, qu'on ne prend pas la peine d'ôter, et qu'on reconnaît souvent quand on travaille ce crin, duquel sort une poussière qui fait autant de ravages que celle de la laine à la chaux.»

«— Enfin… Enfin…

«Cela est bien pénible à penser, pourtant, que le travail auquel le pauvre est obligé de demander son pain devient souvent un long suicide! Je disais cela l'autre jour à Agricol; il me répondit qu'il y avait bien d'autres métiers mortels: les ouvriers dans les eaux-fortes, dans la _céruse _et dans le minium, entre autres, gagnent des maladies prévues et incurables dont ils meurent.

«— Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu'ils disent lorsqu'ils partent pour ces ateliers meurtriers? Nous allons à l'abattoir!

«Ce mot, d'une épouvantable vérité, m'a fait frémir.

«— Et cela se passe de nos jours!… lui ai-je dit le coeur navré; et on sait cela? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne songe à cette mortalité qui décime ses frères, forcés de manger ainsi un pain homicide?

«— Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me répondait Agricol; tant qu'il s'agit d'enrégimenter le peuple pour le faire tuer à la guerre, on ne s'en occupe que trop; s'agit-il de l'organiser pour le faire vivre… personne n'y songe, sauf M. Hardy, mon bourgeois. Et on dit: Ah! la faim, la misère ou la souffrance des travailleurs, qu'est-ce que ça fait? Ce n'est pas de la politique… On se trompe, ajoutait Agricol, C'EST PLUS QUE DE LA POLITIQUE!

«… Comme Victoire n'avait pas laissé de quoi payer un service à l'église, il n'y a eu que la _présentation _du corps sous le porche; car il n'y a pas même une simple messe des morts pour le pauvre… et puis, comme on n'a pas pu donner dix-huit francs au curé, aucun prêtre n'a accompagné le char des pauvres à la fosse commune. Si les funérailles, ainsi abrégées, ainsi restreintes, ainsi tronquées, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en imaginer d'autres? Est-ce donc par cupidité?… Si elles sont, au contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l'indigent seul victime de cette insuffisance?

«Mais à quoi bon s'inquiéter de ces pompes, de ces encens, de ces chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare?… à quoi bon? à quoi bon? Ce sont encore là des choses vaines et terrestres, et de celles-là non plus l'âme n'a souci lorsque, radieuse, elle remonte vers le Créateur.»