«Hier, Agricol m'a fait lire un article de journal, dans lequel on employait tour à tour le blâme violent ou l'ironie amère et dédaigneuse pour attaquer ce qu'on appelle la _funeste tendance _de quelques gens du peuple à s'instruire, à écrire, à lire les poètes, et quelquefois à faire des vers. Les jouissances matérielles nous sont interdites par la pauvreté, est-il humain de nous reprocher de chercher les jouissances de l'esprit?

«Quel mal peut-il résulter de ce que chaque soir, après une journée laborieuse, sevrée de tout plaisir, de toute distraction, je me plaise, à l'insu de tous, à assembler quelques vers… ou à écrire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j'ai ressenties? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour chez sa mère, il emploie sa journée du dimanche à composer quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs nourriciers de l'artisan, qui disent à tous: Espérance et fraternité! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que s'il le passait au cabaret?

«Ah! ceux-là qui nous blâment de ces innocentes et nobles diversions à nos pénibles travaux et à nos maux se trompent, lorsqu'ils croient qu'à mesure que l'intelligence s'élève et se raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la misère, et que l'irritation s'en accroît contre les heureux du monde!… En admettant même que cela soit, et cela n'est pas, ne vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, éclairé, à la raison et au coeur duquel on pût s'adresser, qu'un ennemi stupide, farouche et implacable?

«Mais non, au contraire, les inimitiés s'effacent à mesure que l'esprit se développe, l'horizon de la compassion s'élargit; l'on arrive ainsi à comprendre les douleurs morales; l'on reconnaît alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c'est déjà une communion sympathique que la fraternité d'infortune. Hélas! eux aussi perdent et pleurent amèrement des enfants idolâtrés, des maîtresses chéries, des mères adorables; chez eux aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de la grandeur, bien des coeurs brisés, bien des âmes souffrantes, bien des larmes dévorées en secret… Qu'ils ne s'effrayent donc pas… En s'éclairant… en devenant leur égal en intelligence, le peuple apprend à plaindre les riches s'ils sont malheureux et bons… à les plaindre davantage encore s'ils sont heureux et méchants.

«… Quel bonheur!… quel beau jour! Je ne me possède pas de joie. Oh! oui, l'homme est bon, est humain, est charitable. Oh! oui, le Créateur a mis en lui tous les instincts généreux… et, à moins d'être une exception monstrueuse, ce n'est jamais volontairement qu'il fait le mal.

«Voilà ce que j'ai vu tout à l'heure, je n'attends pas à ce soir pour l'écrire; cela pour ainsi dire _refroidirait _dans mon coeur.

«J'étais allée porter de l'ouvrage sur la place du Temple; à quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, tête et pieds nus, malgré le froid, vêtu d'un pantalon et d'un mauvais bourgeron en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de charrette dételé, mais portant son harnais… De temps à autre le cheval s'arrêtait court, refusant d'avancer… L'enfant n'ayant pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa bride; le cheval restait immobile… Alors le pauvre petit s'écriait: «Ô mon Dieu! mon Dieu!» et pleurait à chaudes larmes… en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des passants. Sa chère petite figure était empreinte d'une douleur si navrante, que, sans réfléchir, j'entrepris une chose dont je ne puis maintenant m'empêcher de sourire, car je devais offrir un spectacle bien grotesque.

«J'ai une peur horrible des chevaux, et j'ai encore plus peur de me mettre en évidence. Il n'importe, je m'armai de courage, j'avais un parapluie à la main… je m'approchai du cheval, et, avec l'impétuosité d'une fourmi qui voudrait ébranler une grosse pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un grand coup de parapluie sur la croupe du récalcitrant animal.

«Ah! merci! ma bonne dame, s'écria l'enfant en essuyant ses larmes, frappez-le encore une fois, s'il vous plaît; il avancera peut-être.

«Je redoublai héroïquement; mais, hélas! le cheval, soit méchanceté, soit paresse, fléchit les genoux, se coucha, se vautra sur le pavé, puis, s'embarrassant dans son harnais, il le brisa et rompit son grand collier de bois; je m'étais éloignée bien vite dans la crainte de recevoir des coups de pied…