— Oui, ma chère dame.
— Alors je vais m'occuper de vos petites provisions, dit mère
Arsène. Est-ce toujours comme à l'ordinaire, mon digne monsieur?
— Toujours comme à l'ordinaire.
— Ça va être prêt en un clin d'oeil. Ce disant, la fruitière prit un vieux panier; après y avoir jeté trois ou quatre mottes à brûler, un petit fagotin de cotrets, quelques morceaux de charbon, elle recouvrit ces combustibles d'une feuille de chou, puis, allant au fond de sa boutique, elle tira d'un bahut un gros pain rond, en coupa une tranche, et choisit ensuite d'un oeil connaisseur un magnifique radis noir parmi plusieurs de ces racines, le divisa en deux, y fit un trou qu'elle remplit de gros sel gris, rajusta les deux morceaux et les plaça soigneusement auprès du pain, sur la feuille de chou qui séparait les combustibles des comestibles. Prenant enfin à son fourneau quelques charbons allumés, elle les mit dans un petit sabot rempli de cendres qu'elle posa aussi dans le panier.
Remontant alors jusqu'à la dernière marche de son escalier, la mère Arsène dit à Rodin:
— Voici votre panier, monsieur.
— Mille remerciements, ma chère dame, répondit Rodin; et plongeant la main dans le gousset de son pantalon, il en tira huit sous qu'il remit un à un à la fruitière, et lui dit en emportant le panier:
— Tantôt, en redescendant de chez moi, je vous rendrai, comme d'habitude, votre panier.
— À votre service, mon digne monsieur, à votre service, dit la mère Arsène.
Rodin prit son parapluie sous son bras gauche, souleva de sa main droite le panier de la fruitière, entra dans l'allée obscure, traversa une petite cour, monta d'un pas allègre jusqu'au second étage d'un corps de logis fort délabré, puis arrivé là, sortant une clef de sa poche, il ouvrit une première porte, qu'ensuite il referma soigneusement sur lui.