«Obligé de partir ce matin même pour la fabrique de l'excellent M. Hardy, où m'appelle une affaire fort grave, il m'est impossible d'aller vous présenter mes très humbles devoirs. Vous me demandez: que penser de la disparition de cette pauvre fille? je n'en sais en vérité rien… L'avenir expliquera tout à son avantage… Je n'en doute pas… Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai dit chez le docteur Baleinier au sujet de _certaine société _et des secrets émissaires dont elle sait entourer si perfidement les personnes qu'elle a intérêt à faire épier.
«Je n'inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette pauvre fille m'a accusé… et je suis, vous le savez, le plus fidèle de vos serviteurs… elle ne possédait rien… et l'on a trouvé cinq cents francs dans son bureau. Vous l'avez comblée… et elle a abandonné votre maison sans oser expliquer la cause de sa fuite inqualifiable.
«Je ne conclus pas, ma chère demoiselle… il me répugne toujours, à moi, d'accuser sans preuve… mais réfléchissez et tenez-vous bien sur vos gardes; vous venez peut-être d'échapper à un grand danger. Redoublez de circonspection et de défiance, c'est du moins le respectueux avis de votre très humble et très obéissant serviteur,
RODIN.»
Quatorzième partie La fabrique
I. Le rendez-vous des loups.
C'était un dimanche matin, le jour même où Mlle de Cardoville avait reçu la lettre de Rodin, lettre relative à la disparition de la Mayeux.
Deux hommes causaient attablés dans l'un des cabarets du petit village de Villiers, situé à peu de distance de la fabrique de M. Hardy. Ce village était généralement habité par des ouvriers carriers et par des tailleurs de pierres employés à l'exploitation des carrières environnantes. Rien de plus rude, de plus pénible et de moins rétribué que les travaux de ces artisans; aussi, Agricol l'avait dit à la Mayeux, établissaient-ils une comparaison pénible pour eux entre leur sort toujours misérable, et le bien-être, l'aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de M. Hardy, grâce à sa généreuse et intelligente direction, ainsi qu'aux principes d'association et de communauté qu'il avait mis en pratique parmi eux.
Le malheur et l'ignorance causent toujours de grands maux. Le malheur s'aigrit facilement et l'ignorance cède parfois aux conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de M. Hardy avait été naturellement envié, mais non jalousé avec haine. Dès que les ténébreux ennemis du fabricant, ralliés à M. Tripeaud, son concurrent, eurent intérêt à ce que ce paisible état de choses changeât, il changea. Avec une adresse et une persistance diaboliques, on parvint à allumer les plus basses passions, on s'adressa par des émissaires choisis à quelques ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont l'inconduite avait aggravé la misère. Notoirement connus pour leur turbulence, audacieux et énergiques, ces hommes pouvaient exercer une dangereuse influence sur la majorité de leurs compagnons paisibles, laborieux, honnêtes, mais faciles à intimider par la violence. À ces turbulents meneurs, déjà aigris par l'infortune, on exagéra encore le bonheur des ouvriers de M. Hardy, et l'on parvint ainsi à exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus loin: les prédications incendiaires d'un abbé, membre de la congrégation, venu exprès de Paris pour prêcher pendant le carême contre M. Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces ouvriers, qui, pendant que leurs maris hantaient le cabaret, se pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que l'approche du choléra inspirait alors, on frappa de terreur ces imaginations faibles et crédules en leur montrant la fabrique de M. Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable d'attirer la vengeance du ciel et par conséquent le fléau vengeur sur le canton. Les hommes, déjà profondément irrités par l'envie, furent encore incessamment excités par leurs femmes, qui, exaltées par le prêche de l'abbé, maudissaient ce ramassis d'athées qui pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoyés par lui (nous avons dit quel intérêt cet _honorable _industriel avait à la ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l'irritation générale et combler la mesure en soulevant une de ces questions de compagnonnage, qui, de nos jours, font malheureusement encore couler quelquefois tant de sang!
Un assez grand nombre d'ouvriers de M. Hardy, avant d'entrer chez lui, étaient membres d'une société de compagnonnage dite des Dévorants, tandis que les tailleurs de pierres et carriers des environs appartenaient à la société dite des _Loups! _Or, de tout temps, des rivalités souvent implacables ont existé entre les _Loups _et les _Dévorants _et amené des luttes meurtrières, d'autant plus à déplorer que sous beaucoup de points l'institution du compagnonnage est excellente, en cela qu'elle est basée sur le principe si fécond, si puissant de l'association. Malheureusement, au lieu d'embrasser tous les corps d'états dans une seule communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en sociétés collectives et distinctes dont les rivalités soulèvent parfois de sanglantes collisions[8].