Depuis huit jours, les Loups, surexcités par tant d'obsessions diverses, brûlaient donc de trouver une occasion et un prétexte pour en venir aux mains avec les _Dévorants… _mais ceux-ci, ne fréquentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu'alors cette rencontre impossible, et les _Loups _s'étaient vus forcés d'attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens paisibles et bons travailleurs, ayant refusé, quoique _Loups _eux- mêmes, de s'associer à cette manifestation hostile contre les _Dévorants _de la fabrique de M. Hardy, les meneurs avaient été obligés de se recruter de plusieurs vagabonds et fainéants des barrières, que l'appât du tumulte et du désordre avait facilement enrôlés sous le drapeau des _Loups _guerroyeurs.
Telle était donc la sourde fermentation qui agitait le petit village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons parlé étaient attablés dans un cabaret. Ces hommes avaient demandé un cabinet pour être seuls. L'un d'eux était jeune encore et assez bien vêtu; mais son débraillé, sa cravate lâche, à demi nouée, sa chemise tachée de vin, sa chevelure en désordre, ses traits fatigués, son teint marbré, ses yeux rougis, annonçaient qu'une nuit d'orgie avait précédé cette matinée, tandis que son geste brusque et lourd, sa voix éraillée, son regard parfois éclatant ou stupide, prouvaient qu'aux dernières fumées de l'ivresse de la veille se joignaient déjà les premières atteintes d'une ivresse nouvelle.
Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le sien:
— À votre santé, mon garçon!
— À la vôtre, répondit le jeune homme, quoique vous me fassiez l'effet d'être le diable…
— Moi! le diable?
— Oui.
— Et pourquoi?
— D'où me connaissez-vous?
— Vous repentez-vous de m'avoir connu?