— Vous le verrez bientôt, peut-être aujourd'hui; car on l'attend d'un moment à l'autre. Mais tenez, voici le réfectoire que vous ne connaissez pas, puisque votre famille, comme d'autres ménages, a préféré se faire apporter à manger chez elle… Voyez donc quelle belle pièce… et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine!

En effet, c'était une vaste salle bâtie en forme de galerie et éclairée par dix fenêtres ouvrant sur le jardin; des tables recouvertes de toile cirée bien luisante étaient rangées près des murs: de sorte que, pendant l'hiver, cette pièce servait le soir, après les travaux, de salle de réunion et de veillée, pour les ouvriers qui préféraient passer la soirée en commun au lieu de la passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense salle, bien chauffée par le calorifère, brillamment éclairée au gaz, les uns lisaient, d'autres jouaient aux cartes, ceux-là causaient ou s'occupaient de menus travaux.

— Ce n'est pas tout, dit Agricol à la jeune fille, vous trouverez, j'en suis sûr, cette pièce encore plus belle lorsque vous saurez que le jeudi et le dimanche elle se transforme en salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert.

— Vraiment!…

— Certainement, répondit fièrement le forgeron. Nous avons parmi nous des musiciens exécutants, très capables de faire danser; de plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en choeur, hommes, femmes, enfants[10]. Malheureusement, cette semaine, quelques troubles survenus dans la fabrique ont empêché nos concerts.

— Autant de voix! cela doit être superbe.

— C'est très beau, je vous assure… M. Hardy a toujours beaucoup encouragé chez nous cette distraction d'un effet si puissant, dit- il, et il a raison, sur l'esprit et sur les moeurs. Pendant un hiver, il a fait venir ici, à ses frais, deux élèves du célèbre M. Wilhem; et, depuis, notre école a fait de grand progrès. Vraiment, je vous assure, mademoiselle Angèle, que, sans nous flatter, c'est quelque chose d'assez émouvant que d'entendre environ deux cents voix diverses chanter en choeur quelque hymne au travail ou à la liberté… Vous entendez cela, et vous trouverez, j'en suis sûr qu'il y a quelque chose de grandiose, et pour ainsi dire d'élevant pour le coeur, dans l'accord fraternel de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et imposant.

— Oh! je le crois; quel bonheur d'habiter ici! Il n'y a que des joies, car le travail ainsi mélangé de plaisirs devient un bonheur.

— Hélas! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit tristement Agricol. Voyez-vous là… ce bâtiment isolé, bien exposé?

— Oui, quel est-il?