M. Hardy, seulement spéculateur, se serait d'abord dit: «Éloignés de ma fabrique, les ouvriers, pour s'y rendre, peineront, se levant plus tôt, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si nécessaire aux travailleurs, mauvais calcul: ils s'affaiblissent, l'ouvrage s'en ressent; puis l'intempérie des saisons empirera cette longue course; l'ouvrier arrivera mouillé, frissonnant de froid, énervé avant le travail, et alors… quel travail!»
— Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand à Lille j'arrivais toute mouillée d'une pluie froide à la manufacture, j'en tremblais quelquefois toute la journée à mon métier.
— Aussi, mademoiselle Angèle, le spéculateur dira: «Loger mes ouvriers à la porte de ma fabrique c'est obvier à cet inconvénient. Calculons: l'ouvrier marié paye en moyenne, dans Paris, deux cent cinquante francs par an[11], une ou deux mauvaises chambres et un cabinet, le tout obscur, étroit, malsain, dans quelque rue noire et infecte; là il vit entassé avec sa famille; aussi quelles santés délabrées! toujours fiévreux, toujours chétifs; et quel travail attendre d'un fiévreux, d'un chétif? Quant aux ouvriers garçons, ils payent un logement moins grand, mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or, additionnons: j'emploie cent quarante-six ouvriers mariés; ils payent donc à eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille cinq cents francs par an; d'autre part, j'emploie cent quinze ouvriers garçons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de loyer, le revenu d'un million.
— Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant tous ces petits mauvais loyers réunis!
— Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an! Le prix d'un logement de millionnaire; alors, que se dit notre spéculateur? «Pour décider mes ouvriers à abandonner leur demeure à Paris, je leur ferai d'énormes avantages. J'irai jusqu'à réduire de moitié le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres malsaines, ils auront des appartements vastes, bien aérés, bien exposés et facilement chauffés et éclairés à peu de frais; ainsi, cent quarante-six ménages me payant seulement cent vingt-cinq francs de loyer, et cent quinze garçons soixante-quinze francs, j'ai un total de vingt-six à vingt-sept mille francs… Un bâtiment assez vaste pour loger tout ce monde me coûtera tout au plus cinq cent mille francs[12]. J'aurai donc mon argent placé au moins à cinq pour cent, et parfaitement assuré, puisque les salaires me garantiront le prix du loyer.»
— Ah! monsieur Agricol, je commence à comprendre comment il peut être quelquefois avantageux de faire le bien, même dans un intérêt d'argent.
— Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu'à la longue les affaires faites avec droiture et loyauté sont toujours bonnes. Mais revenons à notre spéculateur. «Voici donc, dira-t-il, mes ouvriers établis à la porte de ma fabrique, bien logés, bien chauffés, et arrivant toujours vaillants à l'atelier. Ce n'est pas tout… l'ouvrier anglais, qui mange de bon boeuf, qui boit de bonne bière, fait, à temps égal, deux fois le travail de l'ouvrier français[13], réduit à une détestable nourriture plus débilitante que confortante, grâce à l'empoisonnement des denrées. Mes ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s'ils mangeaient beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien? Mais j'y songe le régime des casernes, des pensions et même des prisons, qu'est-il? la mise en commun des ressources individuelles, qui procurent ainsi une somme de bien-être impossible à réaliser sans cette association. Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu de faire deux cent soixante cuisines détestables, s'associent pour n'en faire qu'une pour tous, mais très bonne, grâce à des économies de toute sorte, quel avantage pour moi… et pour eux! Deux ou trois ménagères suffiraient chaque jour, aidées par des enfants, à préparer les repas: au lieu d'acheter le bois, le charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur, l'association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs salaires me garantiraient à mon tour), de grands approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d'huile, de vin, etc., en s'adressant directement aux producteurs[14]. Ainsi ils payeraient trois ou quatre sous la bouteille d'un vin pur et sain, au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonné. Chaque semaine l'association achèterait sur pied un boeuf et quelques moutons, les ménagères feraient le pain, comme à la campagne; enfin, avec ces ressources, de l'ordre et de l'économie, mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une nourriture salubre, agréable et suffisante.»
— Ah! tout s'explique maintenant, monsieur Agricol!
— Ce n'est pas tout, mademoiselle; continuant le rôle du spéculateur au coeur sec, il se dit: «Voici mes ouvriers bien logés, bien chauffés, bien nourris avec une économie de moitié, qu'ils soient aussi bien chaudement vêtus, leur santé a toute chance d'être parfaite, et la santé, c'est le travail. L'association achètera donc en gros et au prix de fabrique (toujours sous ma garantie que le salaire m'assure) de chaudes et solides étoffes, de bonnes et fortes toiles, qu'une partie des femmes d'ouvriers confectionneront en vêtements aussi bien que des tailleurs. Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures étant considérable, l'association obtiendra un rabais notable de l'entrepreneur.» Eh bien! mademoiselle Angèle, que dites-vous de notre spéculateur?
— Je dis, monsieur Agricol, répondit la jeune fille avec une admiration naïve, que c'est à n'y pas croire; et cela est si simple cependant!