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Nous l'avons dit: M. Hardy et M. de Blessac étaient arrivés à la fabrique.
Peu de temps après, on vit de loin, du côté de Paris, s'avancer un modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce fiacre se trouvait Rodin.
IV. Révélations.
Pendant la visite d'Angèle et d'Agricol à la maison commune, la bande des Loups, se recrutant sur la route d'un assez grand nombre d'habitués de cabarets, avait continué de marcher sur la fabrique, vers laquelle se dirigeait lentement le fiacre qui amenait Rodin de Paris.
M. Hardy, en descendant de voiture avec son ami, M. de Blessac, était entré dans le salon de la maison qu'il occupait auprès de la manufacture.
M. Hardy était d'une taille moyenne, élégante et frêle, qui annonçait une nature essentiellement nerveuse et impressionnable. Son front était large et ouvert, son teint pâle, ses yeux noirs, à la fois remplis de douceur et de pénétration, sa physionomie loyale, spirituelle et attrayante. Un seul mot peindra le caractère de M. Hardy: sa mère l'appelait _la Sensitive; _c'était en effet une de ces organisations d'une finesse, d'une délicatesse exquises, aussi expansives, aussi aimantes que nobles et généreuses, mais d'une telle susceptibilité, qu'au moindre froissement elles se replient et se concentrent en elles-mêmes. Si l'on joint à cette excessive sensibilité un amour passionné pour les arts, une intelligence d'élite, des goûts essentiellement choisis, raffinés, et que l'on songe aux mille déceptions ou déloyautés sans nombre dont M. Hardy avait dû être victime dans la carrière industrielle, on se demande comment ce coeur si délicat, si tendre, n'avait pas été mille fois brisé dans cette lutte incessante contre les idées les plus impitoyables. M. Hardy avait en effet beaucoup souffert: forcé de suivre la carrière industrielle pour faire honneur à des affaires que son père, modèle de droiture et de probité, avait laissées un peu embarrassées, par suite des événements de 1815, il était parvenu à force de travail, de capacité, à atteindre une des positions les plus honorables de l'industrie; mais, pour arriver à ce but, que d'ignobles tracasseries à subir, que de perfides concurrences à combattre, que de rivalités haineuses à lasser! Impressionnable comme il l'était, M. Hardy eût mille fois succombé à ses fréquents accès d'indignation douloureuse contre la bassesse, de révolte amère contre l'improbité, sans le sage et ferme appui de sa mère; de retour auprès d'elle, après une journée de lutte pénible ou de déceptions odieuses, il se trouvait tout à coup transporté dans une atmosphère d'une pureté si bienfaisante, d'une sérénité si radieuse, qu'il perdait presque à l'instant le souvenir des choses honteuses dont il avait été si cruellement froissé pendant le jour; les déchirements de son coeur s'apaisaient au seul contact de la grande et belle âme de sa mère; aussi son amour pour elle était-il une véritable idolâtrie. Lorsqu'il la perdit, il éprouva un de ces chagrins calmes, profonds, comme le sont les chagrins qui ne finissent jamais, et qui, faisant pour ainsi dire partie de notre vie, ont même parfois leurs jours de mélancolique douceur. Peu de temps après cet affreux malheur, M. Hardy se rapprocha davantage de ses ouvriers; il avait toujours été juste et bon pour eux; mais, quoique la place que sa mère laissait dans son coeur dût à jamais rester vide, il se sentit, pour ainsi dire, un redoublement d'affectuosité, éprouvant d'autant plus le besoin de voir autour de lui des gens heureux qu'il souffrait davantage; bientôt les merveilleuses améliorations qu'il apporta au bien-être physique et moral de tout ce qui l'entourait, servirent, non de distraction, mais d'occupation à sa douleur. Peu à peu aussi il s'éloigna du monde et concentra sa vie dans trois affections: une amitié tendre, dévouée, qui semblait résumer toutes ses amitiés passées, un amour ardent et sincère comme un dernier amour, et un attachement paternel pour ses ouvriers… Ses jours se passaient donc au milieu de ce petit monde rempli de reconnaissance, de respect pour lui; monde qu'il avait pour ainsi dire créé à son image à lui, afin d'y trouver un refuge contre les douloureuses réalités dont il avait horreur, et de ne s'entourer ainsi que d'êtres bons, intelligents, heureux et capables de répondre à toutes les nobles pensées qui lui devenaient pour ainsi dire de plus en plus vitales. Ainsi, après bien des chagrins, M. Hardy, arrivé à la maturité de l'âge, possédant un ami sincère, une maîtresse digne de son amour, et se sachant certain de l'attachement passionné de ses ouvriers, avait donc rencontré, à l'époque de ce récit, toute la somme de félicité à laquelle il pouvait prétendre depuis la mort de sa mère.
M. de Blessac, l'intime ami de M. Hardy, avait été longtemps digne de cette touchante et fraternelle affection; mais l'on a vu par quel moyen diabolique le père d'Aigrigny et Rodin étaient parvenus à faire de M. de Blessac, jusqu'alors droit et sincère, l'instrument de leurs machinations.
Les deux amis, qui avaient un peu ressenti pendant la route la piquante vivacité du vent du nord, se réchauffaient à un bon feu allumé dans le petit salon de M. Hardy.
— Ah! mon cher Marcel, je recommence décidément à vieillir, dit M. Hardy en souriant et s'adressant à M. de Blessac; j'éprouve de plus en plus le besoin de revenir chez moi… Quitter mes habitudes me devient vraiment pénible, et je maudis tout ce qui m'oblige à sortir de cet heureux petit coin de terre.