Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple qui aurait de plus l'avantage de donner aux classes pauvres les premiers rudiments et les premiers moyens d'association? Les immenses avantages de la vie commune sont évidents, ils frappent tous les esprits; mais le peuple est hors d'état de fonder les établissements indispensables à ces communautés. Quels immenses services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs à même de jouir de ces précieux avantages! Que lui importerait de faire construire une maison de rapport qui offrît un logement salubre à cinquante ménages, pourvu que son revenu fût assuré? et il serait très facile de le lui garantir.
Pourquoi l'institut, qui donne annuellement pour sujets de concours aux jeunes architectes des plans de palais, d'églises, de salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le plan d'un grand établissement destiné au logement des classes laborieuses, qui devrait réunir toutes les conditions d'économie et de salubrité désirables?
Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l'excellent vouloir, dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se sont tant de fois admirablement manifestés, n'établirait-il pas dans les arrondissements populeux des _maisons communes modèles _où l'on ferait les premières applications de la vie en commun? Le désir d'être admis dans ces établissements serait un puissant levier d'émulation, de moralisation, et aussi une consolante espérance… pour les travailleurs… Or, c'est quelque chose que l'espérance. La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une bonne action, et son exemple déciderait peut-être les gouvernants à sortir de leur impitoyable indifférence.
Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons communes d'ouvriers à leurs usines ou à leurs fabriques?
Il s'ensuivrait pour les fabricants eux-mêmes un avantage très considérable dans ces temps de concurrence désespérée. Voici comment: la réduction du salaire est d'autant plus funeste, d'autant plus intolérable pour l'ouvrier, qu'elle l'oblige à se priver souvent des objets de première nécessité: or, si en vivant isolément, trois francs lui suffisent à peine pour vivre, et que le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous grâce à l'association, le salaire de l'artisan pourra, dans un moment de crise commerciale, être réduit de moitié, sans qu'il ait trop à souffrir de cette diminution, encore préférable au chômage, et le fabricant ne sera pas obligé de suspendre ses travaux.
Nous espérons avoir démontré l'avantage, l'utilité, la facilité d'une fondation de maisons communes d'ouvriers.
Nous avons ensuite posé ceci: Qu'il serait non seulement de la plus rigoureuse équité que le travailleur participât aux bénéfices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que cette juste répartition profiterait même au fabricant.
Ici il ne s'agit que d'hypothèses, de projets, parfaitement réalisables d'ailleurs, il s'agit de faits accomplis. Un de nos meilleurs amis, très grand industriel, dont le coeur vaut l'esprit, a créé un comité consultatif d'ouvriers et les a appelés (en outre de leur salaire) à jouir d'une part proportionnelle dans les bénéfices de son exploitation; déjà les résultats ont dépassé ses espérances. Afin d'entourer cet exemple excellent de toutes les facilités possibles d'exécution dans le cas où quelques esprits à la fois sages et généreux voudraient l'imiter, nous donnons en note les bases de cette organisation[15].
Jusqu'à présent, le travailleur n'a eu qu'une part minime, insuffisante à ses besoins; ne serait-il pas juste, humain, de le rétribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui facilitant le bien-être que procure l'association, soit en lui donnant une part dans les bénéfices dus en partie à ses labeurs? En admettant même, au pis-aller, et vu les détestables effets de la concurrence anarchique, que cette augmentation de salaire dût diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l'exploitant, ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose généreuse et équitable, mais une chose avantageuse, en mettant leur fortune, leur industrie à l'abri de tout bouleversement, puisqu'ils auraient ôté aux travailleurs tout légitime prétexte de trouble, de douloureuses et justes réclamations?
En un mot, ceux-là nous paraissent toujours singulièrement sages qui assurent leurs biens contre l'incendie.