— Et alors, comme l'on doit travailler avec ardeur, avec courage, avec espérance, monsieur Agricol!

— C'est bien là-dessus qu'a compté notre spéculateur; et il se dira encore: «Des trésors d'expérience, de savoir pratique, sont souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir, d'occasion ou d'encouragement; d'excellents ouvriers, au lieu de perfectionner, d'innover comme ils le pourraient, suivent indifféremment la routine… Quel dommage! car un homme intelligent, occupé toute sa vie d'un travail spécial, doit découvrir à la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite; je fonderai donc une sorte de comité consultatif, j'y appellerai mes chefs d'atelier et mes ouvriers les plus habiles; notre intérêt est maintenant commun; il jaillira nécessairement de vives lumières de ce foyer d'intelligences pratiques…» Le spéculateur ne se trompe pas; bientôt frappé des ressources incroyables, des mille procédés nouveaux, ingénieux, parfaits tout à coup révélés par les travailleurs: «Mais malheureux! s'écria-t-il, vous saviez cela et vous ne me le disiez pas? Ce qui me coûte disons cent francs à fabriquer ne m'en aurait coûté que cinquante, sans compter une énorme économie de temps. — Mon bourgeois, répondit l'ouvrier, qui n'est pas plus bête qu'un autre, quel intérêt avais-je, moi, à ce que vous fassiez ou non une économie de cinquante pour cent sur ceci ou sur cela? Aucun. À cette heure, c'est autre chose; vous me donnez, outre mon salaire, une part dans vos bénéfices, vous me relevez à mes propres yeux en consultant mon expérience, mon savoir; au lieu de me traiter comme une espèce inférieure, vous entrez en communion avec moi; il est de mon intérêt, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais et de tâcher d'acquérir encore.» Et voilà, mademoiselle Angèle, comment le spéculateur organiserait des ateliers à faire honte et envie à ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur au coeur sec, il s'agissait d'un homme qui, joignant à la science des chiffres les tendres et généreuses sympathies d'un coeur évangélique et l'élévation d'un esprit éminent, étendrait son ardente sollicitude non seulement sur le bien-être matériel, mais sur l'émancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les moyens possibles à développer leur intelligence, à rehausser leur coeur, et qui, fort de l'autorité que lui donneraient ses bienfaits, sentant surtout que celui-là de qui dépend le bonheur ou le malheur de trois cents créatures humaines a aussi charge d'âmes, guiderait ceux qu'il n'appellerait plus ses ouvriers, mais ses frères, dans les voies les plus droites, les plus nobles, tâcherait de faire naître en eux le goût de l'instruction, des arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d'une condition qui n'est souvent acceptée par d'autres qu'avec des larmes de malédiction et de désespoir… eh bien, mademoiselle Angèle, cet homme c'est… Mais tenez, mon Dieu!… il ne pouvait arriver parmi nous qu'au milieu d'une bénédiction… le voilà… c'est M. Hardy!

— Ah! monsieur Agricol, dit Angèle émue en essuyant ses larmes, c'est les mains jointes de reconnaissance qu'il faudrait le recevoir.

— Tenez… voyez si cette noble et douce figure n'est pas l'image de cette âme admirable.

En effet, une voiture de poste, où se trouvait M. Hardy avec M. de Blessac, l'indigne ami qui le trahissait d'une manière si infâme, entrait à ce moment dans la cour de la fabrique.

* * * * *

Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d'essayer d'exposer dramatiquement, et qui se rattachent à l'organisation du travail; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant la fin de ce livre. Malgré les discours plus ou moins officiels des gens plus ou moins SÉRIEUX (il nous semble que l'on abuse un peu de cette lourde épithète) sur la PROSPÉRITÉ DU PAYS, il est un fait hors de toute discussion: à savoir que jamais les classes laborieuses de la société n'ont été plus misérables; car jamais les salaires n'ont été moins en rapport avec les besoins pourtant plus que modestes des travailleurs.

Une preuve irrécusable de ce que nous avançons, c'est la tendance progressive des classes riches à venir en aide à ceux qui souffrent si cruellement. Les crèches, les maisons de refuge pour les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc., démontrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgré les assurances officielles à l'endroit de la _prospérité générale, _des maux terribles, menaçants, fermentent au fond de la société. Si généreuses que soient ces tentatives isolées, individuelles, elles sont, elles doivent être plus qu'insuffisantes. Les gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace… mais ils s'en garderont bien. Les gens _sérieux _discutent _sérieusement _l'importance de nos relations diplomatiques avec le Monomotapa, ou toute autre affaire aussi sérieuse, et ils abandonnent aux chances de la commisération privée, au hasard du bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le sort de plus en plus déplorable de tout un peuple immense, intelligent, laborieux_, s'éclairant de plus en plus sur ses droits et sur sa force_, mais si affamé par les désastres d'une impitoyable concurrence qu'il manque même souvent du travail dont il a peine à vivre! Soit… les gens _sérieux _ne daignent pas songer à ces formidables misères… Les _hommes d'État _sourient de pitié à la seule pensée d'attacher leur nom à une initiative qui les entourerait d'une popularité bienfaisante et féconde. Soit… tous préfèrent attendre le moment où la question sociale éclatera comme la foudre… Alors… au milieu de cette effrayante commotion qui ébranlera le monde, on verra ce que deviendront les questions _sérieuses _et les hommes _sérieux _de ce temps-ci. Pour conjurer, ou du moins pour reculer peut-être ce sinistre avenir, c'est donc encore aux sympathies privées qu'il faut s'adresser, au nom du bonheur, au nom de la tranquillité, au nom du salut de tous…

Nous l'avons dit il y a longtemps: SI LES RICHES SAVAIENT!!! Eh bien, répétons-le, à la louange de l'humanité_, lorsque les riches savent_, ils font souvent le bien avec intelligence et générosité. Tâchons de leur démontrer, à eux et à ceux-là aussi de qui dépend le sort d'une foule innombrable de travailleurs, qu'ils peuvent être bénis, adorés, pour ainsi dire_, sans bourse délier_.

Nous avons parlé des _maisons communes _où les ouvriers trouveraient à des prix minimes les logements salubres et bien chauffés. Cette excellente institution était sur le point de se réaliser en 1829, grâce aux charitables intentions de Mlle Amélie de Virolles. À cette heure, en Angleterre lord Ashley s'est mis à la tête d'une compagnie qui se propose le même but, et qui offrira aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d'intérêt garanti.