— Oh! rassurez-vous, monsieur Agricol, répondit la jeune fille en souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m'apprenez m'intéresse tant que je ne désire pas vous entendre parler d'autre chose.
— Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre association…
— Je vous écoute, monsieur Agricol.
— Parlons toujours au point de vue du spéculateur intéressé. Il se dit: «Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour travailler beaucoup; maintenant, pour obtenir de gros bénéfices, que faire? Fabriquer à bon marché, vendre très cher. Mais pas de bon marché sans l'économie de matières premières, sans la perfection des procédés de fabrication, sans la célérité du travail. Or, malgré ma surveillance, comment empêcher mes ouvriers de prodiguer la matière? comment les engager, chacun dans sa spécialité, à chercher des procédés plus simples, moins onéreux?»
— C'est vrai, monsieur Agricol, comment faire?
—» Et ce n'est pas tout, dira notre homme; pour vendre, très cher mes produits, il faut qu'ils soient irréprochables, excellents. Mes ouvriers font suffisamment bien; ce n'est pas assez: il faut qu'ils fassent des chefs-d'oeuvre.»
— Mais, monsieur Agricol, une fois leur tâche suffisamment accomplie, quel intérêt auraient les ouvriers de se donner beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d'oeuvre?
— C'est le mot, mademoiselle Angèle, QUEL INTÉRÊT ont-ils? Notre spéculateur aussi se dit bientôt: «Que mes ouvriers aient _intérêt à économiser la matière première, intérêt à bien employer leur temps, intérêt _à trouver des procédés de fabrication meilleurs, _intérêt à ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef- d'oeuvre… alors mon but est atteint. Eh bien, intéressons _mes ouvriers dans les bénéfices que me procureront leur économie, leur activité, leur zèle, leur habileté: mieux ils fabriqueront, mieux je vendrai: meilleure sera leur part et la mienne aussi.»
— Ah! maintenant je comprends, monsieur Agricol.
— Et notre spéculateur spéculait bien; avant d'être _intéressé, _l'ouvrier se disait: «Peu m'importe, à moi, qu'à la journée je fasse plus, qu'à la tache je fasse mieux? Que m'en revient-il? Rien! Eh bien, à strict salaire, strict devoir. Maintenant, au contraire, j'ai intérêt à avoir du zèle, de l'économie. Oh! alors, tout change; je redouble d'activité, je stimule celle des autres; un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque à la fabrique, j'ai le droit de lui dire: «Frère, nous souffrons tous plus ou moins de ta fainéantise ou du tort que tu fais à la chose commune.»