— Si, mon père… vous seul pouvez me tirer d'une incertitude qui est pour moi une torture atroce.

— Explique-toi… je t'en conjure.

— Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes, absorbées. Pendant les premiers moments de notre réunion, elles étaient folles de joie et de bonheur… Tout à coup cela a changé: elles s'attristent de plus en plus… Hier encore j'ai surpris une larme dans leurs yeux; alors, tout ému, je les ai serrées contre ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin… Sans me répondre, elles ont jeté leurs bras autour de mon cou, et ont couvert mon visage de pleurs.

— Cela est étrange… mais à quoi attribuer ce changement!

— Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir caché la douleur que me cause la mort de leur mère… et ces pauvres anges se désolent peut-être de se voir insuffisantes à mon bonheur. Pourtant, chose inexplicable! elles semblent non seulement comprendre, mais partager mes douleurs… Hier encore, Blanche me disait: «Combien nous serions tous plus heureux encore si notre mère était avec nous…»

— Elles partagent ta douleur: elles ne peuvent pas te la reprocher… La cause de leur chagrin n'est pas là.

— C'est ce que je me dis, mon père; mais quelle est-elle? Ma raison s'épuise en vain à la chercher. Quelquefois je vais jusqu'à m'imaginer qu'un méchant démon s'est glissé entre mes enfants et moi… Cette idée est stupide, absurde, je le sais; mais que voulez-vous?… lorsque de saines raisons vous manquent, on finit par se livrer aux suppositions les plus insensées.

— Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi?

— Personne… je le sais.

— Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends… prends patience, surveille, épie ces pauvres jeunes coeurs avec la sollicitude que je te sais, et tu découvriras, j'en suis sûr, quelque secret sans doute bien innocent.