— Oui; mais pour y songer il m'a fallu savoir… oh! à n'en point douter, car ce n'est pas à la même source que j'ai pris tous mes renseignements, il m'a fallu savoir que le sort cruel de cet enfant… à qui j'ai aussi prêté serment, moi… car un jour, je vous l'ai dit, l'empereur, fier et tendre père, me le montrant dans son berceau, m'a dit: «Mon vieil ami, tu seras au fils comme tu as été au père; car qui nous aime… aime notre France.»
— Oui… je le sais… bien des fois tu m'as rappelé ces paroles, et comme toi… j'ai été ému…
— Eh bien, mon père, si, instruit de ce que souffre le fils de l'empereur, j'avais vu… et vu avec certitude, les preuves les plus évidentes que l'on ne m'abusait pas, si j'avais vu une lettre d'un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait à un homme fidèle au culte de l'empereur les moyens d'entrer en relation avec le roi de Rome… et peut-être de l'enlever à ses bourreaux!
— Et ensuite, dit l'artisan en regardant fixement son fils, une fois Napoléon II libre!
— Ensuite!!… s'écria le maréchal. Puis il dit au vieillard d'une voix contenue: Voyons, mon père, croyez-vous la France insensible aux humiliations qu'elle endure?… Croyez-vous le souvenir de l'empereur éteint? Non, non, c'est surtout dans ces jours d'abaissement pour le pays que son nom sacré est invoqué tout bas… Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait à la frontière, revivant dans son fils? Croyez-vous que le coeur de la France entière ne battrait pas pour lui?
— C'est une conspiration… contre le gouvernement actuel… avec
Napoléon II pour drapeau, reprit l'ouvrier; c'est grave.
— Mon père, je vous ai dit que j'étais bien malheureux; eh bien, jugez-en… s'écria le maréchal. Non seulement je me demande si je dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les hasards d'une entreprise aussi audacieuse; mais je me demande si je ne suis pas engagé envers le gouvernement actuel, qui, en reconnaissant mon titre et mon grade, ne m'a pas accordé de faveur… mais enfin m'a rendu justice… Que dois-je faire? Abandonner tout ce que j'aime, ou rester insensible aux tortures du fils de l'empereur… de l'empereur à qui je dois tout… à qui j'ai juré personnellement fidélité, et pour lui et pour son enfant? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut- être, ou bien dois-je conspirer pour lui?… Dites-moi si je m'exagère ce que je dois à la mémoire de l'empereur… Dites, mon père, décidez; pendant une nuit d'insomnie, j'ai tâché de démêler au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l'honneur… je n'ai fait que marcher d'indécisions en indécisions… Vous seul, mon père, je le répète, vous seul… vous pouvez me guider.
Après être resté quelques moments pensif, le vieillard allait répondre à son fils, lorsque quelqu'un, après avoir traversé le petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et entra éperdu dans la chambre où se tenaient le maréchal Simon et son père… C'était Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu s'échapper du cabaret du village où s'étaient rassemblés les Loups.
_— _Monsieur Simon… monsieur Simon!… cria-t-il, pâle et haletant, les voilà… ils arrivent… ils vont attaquer la fabrique.
— Qui cela?… s'écria le vieillard en se levant brusquement.