— Il n'y a rien de plus modeste, au contraire, que cette prétention… Et qui vous a dit ce mensonge-là? une femme?
— Non… c'est mon coeur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec une légère émotion; puis elle ajouta:
— Comprenez… si vous pouvez.
— Prétendez-vous par là que vous êtes fière de l'altération de vos traits, parce que vous êtes fière des souffrances de votre coeur? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention.
— Soit, j'avais donc raison, vous avez un chagrin… J'insiste… ajouta le comte d'un ton vraiment pénétré, parce que cela m'est pénible…
— Rassurez-vous; je suis on ne peut plus heureuse, car à chaque instant je me contemplais dans cette pensée: qu'à mon âge je suis libre… absolument libre.
— Oui… libre… de vous tourmenter… libre… d'être malheureuse tout à votre aise.
— Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre vieille querelle qui se ranime… je trouve en vous l'allié de ma tante… et de l'abbé d'Aigrigny.
— Moi? oui… à peu près comme les républicains sont les alliés des légitimistes: ils s'entendent pour se dévorer plus tard… À propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours il se tient chez elle une manière de concile qui s'agite fort; véritable émeute mitrée. Votre tante est en bonne voie.
— Pourquoi pas? Vous l'eussiez vue autrefois ambitionner le rôle de la déesse Raison… aujourd'hui nous la verrons peut-être canonisée… N'a-t-elle pas déjà accompli la première partie de la vie de sainte Madeleine?