— Vous ne direz jamais autant de mal d'elle qu'elle en fait, ma chère enfant. Néanmoins, quoique pour des raisons bien opposées… je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule…

— Je le sais.

— Oui, et par cela même que je désirais vous voir mille fois plus libre encore que vous ne l'êtes… moi, je vous conseillais… tout bonnement.

— De me marier.

— Sans doute; de cette façon, votre chère liberté… avec ses conséquences, au lieu de s'appeler Mlle de Cardoville… se serait appelée Mme de… qui vous voudrez… Nous vous aurions trouvé un excellent mari qui eût été responsable… de votre indépendance…

— Et qui aurait été responsable de ce ridicule mari? et qui se serait dégradé jusqu'à porter un nom moqué, bafoué par tous?… Moi, peut-être? dit Adrienne en s'animant légèrement. Non, non, mon cher comte; en bien ou en mal, je répondrai toujours seule de mes actions; à mon nom s'attachera, bonne ou mauvaise, une opinion que, seule du moins, j'aurai formée, car il me serait aussi impossible de déshonorer lâchement un nom qui ne serait pas le mien, que de le porter s'il n'était pas continuellement entouré de la profonde estime qu'il me faut. Or, comme on ne répond que de soi… je garderai mon nom.

— Il n'y a que vous au monde pour avoir des idées pareilles.

— Pourquoi? dit Adrienne en riant, parce qu'il me paraît disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire s'incarner et disparaître dans quelque homme très laid et très égoïste, et devenir, comme on le dit sans rire… elle, douce et jolie, devenir tout à coup la _moitié _de cette vilaine chose… oui… ainsi, elle fraîche et charmante rose, je suppose, la _moitié _d'un affreux chardon! Allons, mon cher comte, avouez- le… c'est quelque chose de fort odieux que cette métempsycose… conjugale, ajouta Adrienne avec un éclat de rire.

La gaieté factice, un peu fébrile, d'Adrienne, contrastait d'une manière si navrante avec la pâleur et l'altération de ses traits; il était si facile de voir qu'elle cherchait à étourdir un profond chagrin par ses rires forcés, que M. de Montbron en fut douloureusement touché; mais, dissimulant son émotion, il parut réfléchir un instant et prit machinalement un des livres tout récemment achetés et coupés dont Adrienne était entourée. Après avoir jeté un regard distrait sur ce volume, il continua en dissimulant la pénible émotion que lui causait le rire forcé de Mlle de Cardoville:

— Voyons, chère tête folle que vous êtes… une fois de plus… Supposons que j'aie vingt ans et que vous me fassiez l'honneur de m'épouser… on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose?