«À l'un des combats, le prince était accompagné d'un jeune Indien d'environ douze ans, qu'il aimait tendrement et qui lui servait de page, le suivant à cheval pour porter ses armes de rechange. Cet enfant était idolâtré par sa mère; au moment de l'expédition, elle avait confié son fils au prince Djalma en lui disant avec un stoïcisme digne de l'antiquité: Qu'il soit votre frère. Il sera mon frère, avait répondu le prince. Au milieu d'une sanglante déroute, l'enfant est brièvement blessé, son cheval tué; le prince, au péril de sa vie, malgré la précipitation d'une retraite forcée, le dégage, le prend en croupe et fuit; on les poursuit; un coup de feu atteint leur cheval; mais il peut atteindre un massif de jungles, au milieu duquel, après quelques vains efforts, il tombe épuisé. L'enfant était incapable de marcher: le prince l'emporte, se cache avec lui au plus épais du taillis. Les Anglais arrivent, fouillent les jungles; les deux victimes échappent. Après une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses, de fatigues, de périls inouïs, le prince, portant toujours l'enfant, dont l'une des jambes était à demi brisée, parvient à gagner le camp de son père, et dit simplement: J'avais promis à sa mère qu'il serait mon frère, j'ai agi en frère.»

— C'est admirable! s'écria le comte.

— Continuez… oh! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme, sans détourner ses yeux du bas-relief, qu'elle continuait de contempler avec une admiration croissante.

Le comte poursuivit: «Une autre fois le prince Djalma, suivi de deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un endroit très sauvage, pour s'emparer d'une portée de deux petits tigres âgés de quelques jours. Le repaire avait été signalé. Le tigre et sa femelle étaient encore au dehors à la curée. L'un des noirs s'introduit dans la tanière par une étroite ouverture; l'autre, aidé de Djalma, abat à coups de hache un assez gros tronçon d'arbre afin de disposer un siège pour prendre le tigre ou sa femelle. Du côté de l'ouverture, la caverne était presque à pic. Le prince y monte avec agilité afin de disposer le piège, avec l'autre noir; tout à coup un rugissement effroyable retentit; en quelques bonds la femelle, revenant de curée, atteint l'ouverture de la tanière. Le noir qui tendait le piège avec le prince a le crâne ouvert d'un coup de dent, l'arbre tombe en travers de l'étroite entrée du repaire et empêche la femelle d'y pénétrer, et barre en même temps le passage au noir qui accourait avec les petits tigres…

«Au-dessus, à vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches, le prince, couché à plat ventre, considérait cet affreux spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits, dévorait les mains du noir, qui, de l'intérieur du repaire, tâchait de maintenir le tronc d'arbre, son seul rempart, et poussait des cris lamentables.

— C'est horrible! dit le comte.

— Oh! continuez… continuez… s'écria Adrienne avec exaltation, vous allez voir ce que peut l'héroïsme de la bonté.

Le comte poursuivit: «Tout à coup, le prince met son poignard entre ses dents, attache sa ceinture à un bloc de roc, prend la hache d'une main, de l'autre se laisse glisser le long de ce cordage improvisé, tombe à quelques pas de la bête féroce, bondit jusqu'à elle, et, rapide comme l'éclair, lui porte coup sur coup, deux atteintes mortelles, au moment où le noir, perdant ses forces, abandonnant le tronc d'arbre, allait être mis en pièces.»

— Et vous vous étonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, à qui la Fable même ne prête pas un dévouement aussi généreux! s'écria la jeune fille avec une exaltation croissante.

— Je ne m'étonne plus, j'admire, dit le comte d'une voix émue, et, à ces nobles traits, mon coeur bat d'enthousiasme comme si j'avais vingt ans.