— Et le noble coeur de ce voyageur a battu comme le vôtre à ce récit, dit Adrienne; vous allez voir.

«Ce qui rend admirable l'intrépidité du prince, c'est que, selon les principes des castes indiennes, la vie d'un esclave n'a aucune importance; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut d'une pauvre créature si infime, obéissait à un héroïque instinct de charité véritablement chrétienne, jusqu'alors inouïe dans ce pays.

«Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake, suffisent à peindre un homme; c'est donc avec un sentiment de respect profond et d'admiration touchante que moi, voyageur inconnu, j'ai écrit le nom du prince Djalma sur ce livre de voyage, éprouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant quel sera l'avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage, toujours dévasté par la guerre. Si modeste que soit l'hommage que je rends à ce caractère digne des temps héroïques, son nom du moins sera répété avec un généreux enthousiasme par tous les coeurs sympathiques à ce qui est généreux et grand.»

— Et tout à l'heure, en lisant ces lignes si simples, si touchantes, reprit Adrienne, je n'ai pu m'empêcher de porter à mes lèvres le nom de ce voyageur.

— Oui…, le voilà bien tel que je l'avais jugé, dit le comte de plus en plus ému, en rendant le livre à Adrienne, qui se levant grave et touchante, lui dit:

— Le voilà tel que je voulais vous le faire connaître, afin que vous compreniez… mon adoration pour lui; car ce courage, cette héroïque bonté, je les avais devinés, lors d'un entretien surpris malgré moi, avant de me montrer à lui… De ce jour, je le savais aussi généreux qu'intrépide, aussi tendre, aussi sensible qu'énergique et résolu; mais lorsque je le vis si merveilleusement beau… et si différent, par le noble caractère de sa physionomie, par ses vêtements même, de tout ce que j'avais rencontré jusqu'alors… quand je vis l'impression que je lui causai… et que j'éprouvai plus violente encore peut-être… je sentis ma vie attachée à cet amour.

— Et maintenant, vos projets?…

— Divins, radieux comme mon coeur… En apprenant son bonheur, je veux que Djalma éprouve ce même éblouissement dont je suis frappée et qui ne me permet pas encore de regarder… mon soleil en face… car, je vous le répète… d'ici à demain j'ai un siècle à vivre. Oui, chose étrange! j'aurais cru après une telle révélation, sentir le besoin de rester seule plongée dans cet océan de pensées enivrantes. Eh bien, non, d'ici à demain, je redoute la solitude… J'éprouve je ne sais quelle impatience fébrile… inquiète… ardente… Oh! bénie serait la fée qui, me touchant de sa baguette, m'endormirait à cette heure jusqu'à demain.

— Je serai cette bienfaisante fée, dit tout à coup le comte en souriant.

— Vous?