— Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers vous? reprit Adrienne d'un ton de plus en plus railleur. Grâce à votre sagacité, grâce au touchant intérêt que vous nous portiez, nous vous devons, le prince et moi, d'être éclairés sur nos sentiments mutuels.
Le jésuite reprit peu à peu son sang-froid, et son calme apparent irrita fort M. de Montbron, qui, sans la présence d'Adrienne, eût donné un tout autre tour au persiflage.
— Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites l'honneur de m'apprendre, ma chère demoiselle. Je n'ai de ma vie parlé du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable, d'ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma…
— Il est vrai, reprit Adrienne; par un scrupule de discrétion exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince Djalma ressentait… vous poussiez la réserve, la délicatesse, jusqu'à me dire que… ce n'était pas moi qu'il aimait…
— Et le même scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de Cardoville aimait passionnément quelqu'un… qui n'était pas lui…
— Monsieur le comte, reprit sèchement Rodin, je ne devrais pas avoir besoin de vous dire que j'éprouve assez peu le besoin de me mêler d'intrigues amoureuses.
— Allons donc! c'est modestie ou amour-propre, dit insolemment le comte. Dans votre intérêt, de grâce, pas de maladresse pareille… Si on vous prenait au mot?… si ça se répandait?… Soyez donc meilleur ménager des honnêtes petits métiers que vous faites sans doute…
— Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude apprentissage, monsieur le comte, c'est le pesant métier d'être votre auditeur.
— Ah çà! cher monsieur, reprit le comte avec dédain, est-ce que vous ignorez qu'il y a toutes sortes de moyens de châtier les impertinents et les fourbes?…
— Mon cher comte!… dit Adrienne à M. de Montbron d'un ton de reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait: