— Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1° ce qu'il y a de courageux à menacer et à appeler impertinent un pauvre vieux bonhomme comme moi; 2°…

— Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jésuite, 1° un pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se retranchant derrière la vieillesse qu'il déshonore, est à la fois lâche et méchant; il mérite un double châtiment; 2° quant à l'âge, je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s'inclinent avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux blancs des vieux coquins; qu'en pensez-vous, cher monsieur?

Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupière, attacha une seconde à peine son petit oeil de reptile sur le comte, et lui lança un regard rapide, froid et aigu comme un dard… puis la paupière livide retomba sur la morne prunelle de cet homme à face de cadavre.

— N'ayant pas l'inconvénient d'être un vieux loup, et encore moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m'inquiéter des poursuites des louvetiers et des gendarmes; quant aux reproches que l'on me fait, j'ai une manière bien simple de répondre, je ne dis pas de me justifier… je ne me justifie jamais.

— Vraiment! dit le comte.

— Jamais, reprit froidement Rodin; mes actes se chargent de cela; je répondrai donc simplement que, voyant l'impression profonde, violente, presque effrayante, causée par mademoiselle sur le prince…

— Que cette assurance que vous me donnez de l'amour du prince, dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin, vous absolve du mal que vous avez voulu me faire… La vue de notre prochain bonheur sera votre seule punition.

— Peut-être n'ai-je pas besoin d'absolution ou de punition, car, ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire observer à monsieur le comte, ma chère demoiselle, l'avenir justifiera mes actes… Oui, j'ai dû dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui, de même que j'ai dû vous dire qu'il aimait une autre personne que vous… et cela dans votre intérêt mutuel… Que mon attachement pour vous m'ait égaré… cela se peut, je ne suis pas infaillible… mais après ma conduite passée envers vous, ma chère demoiselle, j'ai peut-être le droit de m'étonner d'être traité ainsi… Ceci n'est pas une plainte… Si je ne me justifie jamais… je ne me plains jamais non plus…

— Voilà, parbleu, quelque chose d'héroïque, mon cher monsieur, dit le comte; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier du mal que vous faites.

— Du mal que je fais? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons- nous aux énigmes?