— Et qu'est-ce donc, monsieur, s'écria le comte avec indignation, que d'avoir, par vos mensonges, plongé le prince dans un désespoir si affreux, qu'il a voulu deux fois attenter à ses jours! qu'est- ce donc d'avoir aussi, par vos mensonges, jeté mademoiselle dans une erreur si cruelle et si complète que, sans la résolution que j'ai prise aujourd'hui, cette erreur durerait encore et aurait eu des suites les plus funestes!
— Et pourriez-vous me faire l'honneur de me dire, monsieur le comte, quel intérêt j'ai, moi, à ces désespoirs, à ces erreurs, en admettant même que j'aie voulu les causer!
— Un grand intérêt, sans doute, dit durement le comte, et d'autant plus dangereux, qu'il est caché; car vous êtes de ceux, je le vois, à qui le malheur d'autrui doit rapporter plaisir et profit.
— C'est trop, monsieur le comte; je me contenterai du profit, dit
Rodin en s'inclinant.
— Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change; tout ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu'une si perfide fourberie soit un acte isolé… Qui sait si ce n'est pas un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte à Mlle de Cardoville!
Adrienne avait écouté la discussion précédente avec une attention profonde. Tout à coup, elle tressaillit comme éclairée par une révélation soudaine. Après un moment de silence, elle dit à Rodin, sans amertume, sans colère, mais avec un calme rempli de douceur et de sérénité:
— On dit, monsieur, que l'amour heureux fait des prodiges… Je serais tentée de le croire; car après quelques minutes de réflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que votre conduite m'apparaît sous un jour nouveau.
— Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chère demoiselle?
— Pour que vous soyez à mon point de vue, monsieur, permettez-moi d'insister sur quelques faits: la Mayeux m'était généreusement dévouée; elle m'avait donné des preuves irrécusables d'attachement; son esprit valait son noble coeur… mais elle ressentait pour vous un éloignement invincible; tout à coup elle disparaît mystérieusement de chez moi… et il n'a pas tenu à vous que j'aie sur elle d'odieux soupçons. M. de Montbron a pour moi une affection paternelle, mais je dois vous l'avouer, peu de sympathie pour vous; ainsi vous avez tâché de jeter la défiance entre lui et moi… Enfin, le prince Djalma éprouve un sentiment profond pour moi… et vous employez la fourberie la plus perfide pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi!… je l'ignore… mais à coup sûr il m'est hostile.
— Il me semble, mademoiselle, dit sévèrement Rodin, qu'à votre ignorance se joint l'oubli des service rendus.