— Très sûr… Je regardais par le trou de la toile, je l'ai vu dans une petite loge presque sur le théâtre; il veut voir les choses de près… il est bien facile à reconnaître à son front pointu, à son grand nez et à ses yeux ronds.
Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d'une impassibilité farouche, parut de plus en plus troublé et si effrayé que Jacques lui dit:
— Qu'est-ce donc que cet Anglais?
— Il me suivait depuis Strasbourg, où il m'avait rencontré, répondit Morok sans pouvoir cacher son abattement; il voyageait à petites journées comme moi, avec ses chevaux, s'arrêtant où je m'arrêtais, afin de ne jamais manquer une de mes représentations. Mais deux jours avant d'arriver à Paris il m'avait abandonné… je m'en croyais délivré, ajouta Morok en soupirant.
— Délivré… comme tu dis cela!… reprit Jacques surpris; une si bonne pratique, un admirateur pareil!
— Oui, dit Morok de plus en plus morne et accablé, ce misérable- là a parié une somme énorme que je serais dévoré devant lui pendant un de mes exercices, il espère gagner son pari… voilà pourquoi il ne me quitte pas.
Couche-tout-nu trouva l'idée de l'Anglais d'une excentricité si réjouissante que, pour la première fois depuis longtemps, il partit d'un rire des plus francs.
Morok, devenant blême de rage, se précipita sur lui d'un air si menaçant que Goliath fut obligé de s'interposer.
— Allons… allons, dit Jacques, ne te fâche pas; puisque c'est sérieux. Je ne ris plus…
Morok se calma et dit à Couche-tout-nu d'une voix sourde: