— La position de l'abbé Gabriel est complexe: d'abord comme héritier de la famille Rennepont…
— Mais il a fait cession de ses droits? demanda le cardinal.
— Oui, monseigneur, et cette cession, d'abord entachée de vices de formes, a été depuis peu, et de son consentement, il faut le dire encore, parfaitement régularisée; car il avait fait serment, quoi qu'il arrivât, de faire abandon à la compagnie de Jésus de sa part de ces biens. Néanmoins, Sa Révérence le père Rodin croit que si Votre Éminence, après avoir montré à l'abbé Gabriel qu'il allait être révoqué par ses supérieurs, lui proposait une position éminente à Rome… on pourrait peut-être lui faire quitter la France et éveiller en lui des sentiments d'ambition qui sommeillent sans doute; car, Votre Éminence l'a dit fort judicieusement, tout réformateur doit être ambitieux.
— J'approuve cette idée, dit le cardinal après un moment de réflexion; avec son mérite, avec sa puissance d'action sur les hommes, l'abbé Gabriel peut arriver très haut… s'il est docile; et s'il ne l'est pas… il vaut mieux pour le salut de l'Église qu'il soit à Rome qu'ici… car, à Rome… nous avons, vous le savez, mon très cher père… des garanties que vous n'avez malheureusement pas en France.
Après quelques instants de silence, le cardinal dit tout à coup au père d'Aigrigny:
— Puisque nous parlons du père Rodin… franchement, qu'en pensez-vous?…
— Votre Éminence connaît sa capacité… dit le père d'Aigrigny d'un air contraint et défiant; notre révérend père général…
— Lui a donné mission de vous remplacer, dit le cardinal; je sais cela; il me l'a dit à Rome. Mais que pensez-vous… du caractère du père Rodin?… Peut-on avoir en lui une foi complètement aveugle?
— C'est un esprit si tranchant, si entier, si secret, si impénétrable… dit le père d'Aigrigny avec hésitation, qu'il est difficile de porter sur lui un jugement certain…
— Le croyez-vous ambitieux? dit le cardinal après un nouveau moment de silence… Ne le supposez-vous pas capable d'avoir d'autres visées… que celle de la plus grande gloire de sa compagnie?… Oui… j'ai des raisons pour vous parler ainsi… ajouta le prélat avec intention.