— Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu où j'aurai brûlé ma peau, reprit Jacques d'une voix faible en s'adressant à Morok, pour que l'on ne pense pas que je meurs du choléra… On croirait que j'ai eu peur de mon rôle. Ça n'est donc pas un reproche que je te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique; tu as gaiement creusé ma fosse… Quelquefois, il est vrai… voyant ce grand trou où j'allais tomber, je reculais d'un pas… mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me disant: «Va donc, farceur… va donc…» et j'allais, oui… et me voici arrivé…

Ce disant Couche-tout-nu éclata d'un rire strident qui glaça l'auditoire, de plus en plus ému de cette scène.

— Mon garçon… dit froidement Morok, écoute-moi… suis mon conseil… et…

— Merci… je les connais, tes conseils… et, au lieu de t'écouter… j'aime mieux parler à ma pauvre Céphyse… avant de descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j'ai sur le coeur.

— Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit
Céphyse: je te dis que tu ne mourras pas.

— Alors, ma brave Céphyse… c'est à toi que je devrai mon salut, dit Jacques d'un ton grave et pénétré qui surprit profondément les spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu à moi… je t'ai vue si pauvrement vêtue… j'ai senti quelque chose de bon au coeur; sais-tu pourquoi?… C'est que je me suis dit: «Pauvre fille!… elle m'a tenu courageusement parole, elle a mieux aimé travailler, souffrir, se priver… que de prendre un autre amant qui lui aurait donné ce que je lui ai donné, moi… tant que je l'ai pu…» Et cette pensée-là, vois-tu, Céphyse, m'a rafraîchi l'âme… j'en avais besoin… car je brûlais…; et je brûle encore, ajouta-t-il les poings crispés par la douleur; enfin, j'ai été heureux, ça m'a fait du bien; aussi… merci… ma brave et bonne Céphyse… oui, tu as été bonne et brave… tu as eu raison… car je n'ai jamais aimé que toi au monde… et si, dans mon abrutissement, j'avais une idée qui me sortît un peu de la fange… qui me fit regretter de n'être pas meilleur… cette pensée-là me venait toujours à propos de toi… merci donc, ma pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent humides, merci, encore, et il tendit sa main déjà froide à Céphyse. Si je meurs… je mourrai content… si je vis je vivrai heureux aussi… Ta main… ma brave Céphyse, ta main… tu as agi en honnête et loyale créature…

Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Céphyse, toujours agenouillée, courba la tête et n'osa pas lever les yeux sur son amant.

— Tu ne réponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune fille; tu ne prends pas ma main… pourquoi cela?

La malheureuse créature ne répondit que par des sanglots étouffés; écrasée de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.

Jacques, stupéfait du silence et de la conduite de la reine Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante; soudain, les traits de plus en plus altérés, les lèvres tremblantes, il dit presque en balbutiant: