— Céphyse… je te connais… si tu ne prends pas ma main… c'est que… puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement, après un instant de silence:
— Quand, il y a six semaines, on m'a emmené en prison, tu m'as dit: «Jacques, je te le jure sur ma vie… je travaillerai, je vivrai, s'il le faut, dans une misère horrible… mais je vivrai honnête…» Voilà ce que tu m'as promis… Maintenant, je le sais, tu n'as jamais menti… dis-moi que tu as tenu ta parole… et je te croirai.
Céphyse ne répondit que par un sanglot déchirant en serrant les genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.
Contradiction bizarre et plus commune qu'on ne le pense… cet homme, abruti par l'ivresse et par la débauche, cet homme qui, depuis sa sortie de prison, avait, d'orgie en orgie, brutalement cédé à toutes les meurtrières incitations de Morok, cet homme ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu de Céphyse l'infidélité de cette créature qu'il avait aimée malgré la dégradation dont elle ne s'était pas d'ailleurs cachée. Le premier mouvement de Jacques fut terrible; malgré son accablement et sa faiblesse, il parvint à se lever debout; alors, le visage contracté par la rage et par le désespoir, il saisit un couteau avant qu'on eût pu s'y opposer, et le leva sur Céphyse. Mais, au moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le couteau loin de lui, et retomba défaillant sur son siège, la figure cachée entre ses deux mains.
Au cri de Nini-Moulin, qui s'était tardivement précipité sur Jacques pour lui enlever le couteau, Céphyse releva la tête; le douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le coeur; elle se releva, et se jetant à son cou, malgré sa résistance, elle s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots:
— Jacques… si tu savais… mon Dieu!… si tu savais… Écoute… ne me condamne pas sans m'entendre… je vais te dire tout… je te le jure, tout… sans mentir; cet homme (elle montra Morok) n'osera pas nier… il est venu… il m'a dit: «Ayez le courage de…»
— Je ne te fais pas de reproches… je n'en ai pas le droit… laisse-moi mourir en repos… je… ne demande plus que ça… maintenant, dit Jacques d'une voix de plus en plus faible en repoussant Céphyse; puis il ajouta avec un sourire navrant et amer:
— Heureusement… j'ai mon compte… je savais… bien… ce que je faisais… en acceptant… le duel… au cognac.
— Non… tu ne mourras pas, et tu m'entendras, s'écria Céphyse d'un air égaré, tu m'entendras… et tout le monde aussi m'entendra; on verra si c'est de ma faute… N'est-ce pas… messieurs… si je mérite pitié… vous prierez Jacques de me pardonner… car enfin… si, poussée par la misère… ne trouvant pas de travail, j'ai été forcée de me vendre… non pour du luxe, vous voyez mes haillons… mais pour avoir du pain et procurer un abri à ma pauvre soeur malade… mourante, et encore plus misérable que moi… il y aurait pourtant, à cause de cela, de quoi avoir pitié de moi… car on dirait que c'est pour son plaisir qu'on se vend, s'écria la malheureuse avec un éclat de rire effrayant; puis elle ajouta d'une voix basse, avec un frémissement d'horreur:
— Oh! si tu savais… Jacques… cela est si infâme, si horrible, vois-tu, de se vendre ainsi… que j'ai mieux aimé la mort que de recommencer une seconde fois. J'allais me tuer, quand j'ai appris que tu étais ici.