Ce disant, Gabriel s'agenouilla. Tous l'imitèrent respectueusement tant sa parole simple, convaincue, était puissante.

À ce moment, un singulier incident vint ajouter à la grandeur de cette scène.

Nous l'avons dit, peu d'instants avant que la bande du carrier eût fait irruption dans l'église, plusieurs personnes qui s'y trouvaient avaient pris la fuite; deux d'entre elles s'étaient réfugiées dans l'orgue, et de cet abri avaient assisté, invisibles, à la scène précédente. L'une de ces personnes était un jeune homme chargé de l'entretien des orgues, assez bon musicien pour en jouer; profondément ému du dénouement inespéré de cet événement d'abord si tragique, cédant enfin à une inspiration d'artiste, ce jeune homme, au moment où il vit le peuple s'agenouiller comme Gabriel, ne put s'empêcher de se mettre au clavier… Alors, une sorte d'harmonieux soupir, d'abord presque insensible, sembla s'exhaler du sein de l'immense cathédrale, comme une aspiration divine… puis, aussi suave, aussi aérienne que la vapeur embaumée de l'encens, elle monta et s'épandit jusqu'aux voûtes sonores; peu à peu ces faibles et doux accords, quoique toujours voilés, se changèrent en une mélodie d'un charme indéfinissable, à la fois religieux, mélancolique et tendre, qui s'élevait au ciel comme un chant ineffable de reconnaissance et d'amour… Ces accords avaient d'abord été si faibles, si voilés, que la multitude agenouillée s'était, sans surprise, peu à peu abandonnée à l'irrésistible influence de cette harmonie enchanteresse… Alors bien des yeux, jusque-là secs et farouches, se mouillèrent de larmes… bien des coeurs endurcis battirent doucement, en se rappelant les mots prononcés par Gabriel avec un accent si tendre: Aimons-nous les uns les autres.

Ce fut à ce moment que le père d'Aigrigny revint à lui… et ouvrit les yeux. Il se crut sous l'impression d'un rêve… Il avait perdu les sens à la vue d'une populace en furie, qui, l'injure et le blasphème aux lèvres, le poursuivait de cris de mort jusque dans le saint temple… le jésuite rouvrait les yeux… et à la pâle clarté des lampes du sanctuaire, aux sons religieux de l'orgue, il voyait cette foule naguère si menaçante, si implacable, alors agenouillée, silencieuse, émue, recueillie et courbant humblement le front devant la majesté du saint lieu.

Quelques minutes après, Gabriel, porté presque en triomphe sur les bras de la foule, montait dans la voiture au fond de laquelle était étendu le père d'Aigrigny, qui avait peu à peu complètement repris ses esprits. Cette voiture, d'après l'ordre du jésuite, s'arrêta devant la porte d'une maison de la rue de Vaugirard; il eut la force et le courage d'entrer seul dans cette demeure, où Gabriel ne fut pas introduit et où nous conduirons le lecteur.

XII. La promenade.

À l'extrémité de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort élevé, seulement percé dans toute sa longueur par une petite porte à guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entourée de grilles doublées de panneaux de persiennes, qui empêchaient de voir à travers l'intervalle des barreaux; l'on entrait ensuite dans un vaste et beau jardin, symétriquement planté, au fond duquel s'élevait un bâtiment à deux étages d'un aspect parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une simplicité cossue (que l'on excuse cette vulgarité), signe évident de l'opulence discrète.

Peu de jours s'étaient passés depuis que le père d'Aigrigny avait été si courageusement arraché par Gabriel à la fureur populaire. Trois ecclésiastiques portant des robes noires, des rabats blancs et des bonnets carrés, se promenaient dans le jardin d'un pas lent et mesuré; le plus jeune de ces trois prêtres semblait avoir trente ans; sa figure était pâle, creuse et empreinte d'une certaine rudesse ascétique; ses deux compagnons, âgés de cinquante à soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie à la fois béate et rusée; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement étagés, descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats. Selon les règles de leur ordre (ils appartenaient à la société de Jésus), qui leur défendent de se promener seulement deux ensemble, ces trois congréganistes ne se quittaient pas d'une seconde.

— Je crains bien, disait l'un des deux en continuant une conversation commencée et parlant d'une personne absente, je crains bien que la continuelle agitation à laquelle le révérend père a été en proie depuis que le choléra l'a frappé, n'ait usé ses forces… et causé la dangereuse rechute qui aujourd'hui fait craindre pour ses jours.

— Jamais, dit-on, reprit l'autre révérend père, on n'a vu d'inquiétudes et d'angoisses pareilles aux siennes.