— Mais, avant, demande donc à monsieur le curé s'il veut que tu ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arrêtant l'impatient messager.
— C'est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une église, c'est monsieur le curé qui commande. Il est chez lui.
— Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel à l'obligeant gamin. Pendant que celui-ci perçait la foule, une voix dit:
— J'ai une bouteille d'osier avec de l'eau-de-vie dedans, ça peut-il servir?
— Sans doute, répondit vivement Gabriel; donnez, donnez… on frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui fera respirer…
— Passez la bouteille… cria Ciboule, et surtout ne mettez pas le nez dedans… La bouteille, passant de mains en mains avec précaution, parvint intacte jusqu'à Gabriel.
En attendant l'arrivée de la voiture, le père d'Aigrigny avait été momentanément assis sur une chaise; pendant que plusieurs hommes de bonne volonté soutenaient soigneusement l'abbé, le missionnaire lui faisait aspirer un peu d'eau-de-vie; au bout de quelques minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le jésuite; il fit quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine oppressée.
— Il est sauvé… il vivra, s'écria Gabriel d'une voix triomphante; il vivra… mes frères.
— Ah! tant mieux!… dirent plusieurs voix.
— Oh! oui, tant mieux! mes frères, reprit Gabriel, car, au lieu d'être accablés par les remords d'un crime, vous vous souviendrez d'une action charitable et juste… Remercions Dieu de ce qu'il a changé votre fureur aveugle en un sentiment de compassion. Invoquons-le… pour que vous-mêmes et tous ceux que vous aimez tendrement ne courent jamais l'affreux danger auquel cet infortuné vient d'échapper… Ô mes frères! ajouta Gabriel en montrant le Christ avec une émotion touchante et rendue plus communicative encore par l'expression de sa figure angélique, ô mes frères, n'oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la défense des opprimés, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit ces tendres paroles si douces au coeur: Aimons-nous les uns les autres!… Ne les oublions jamais! aimons-nous, mes frères! secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons meilleurs, plus heureux et plus justes! Aimons-nous!… aimons- nous, mes frères, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de tout ce qui est opprimé, faible et souffrant en ce monde!