— Non… non… ne vous reprochez rien, dit Rodin à voix basse, en se relevant à demi sur son séant, afin de rassurer le révérend père. Cette joie si inattendue causera… peut-être… ma guérison; oui… je ne sais ce que j'éprouve… mais tenez, regardez mes joues; il me semble que, pour la première fois depuis que je suis cloué sur ce lit de misère, elles se colorent un peu… j'y sens presque de la chaleur.
Rodin disait vrai. Une moite et légère rougeur se répandit tout à coup sur ses joues livides et glacées; sa voix même, quoique toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s'écria avec un accent de conviction si exalté, que le père d'Aigrigny et le prélat en tressaillirent:
— Ce premier succès répond à d'autres… je lis dans l'avenir… oui, oui… ajouta Rodin d'un air de plus en plus inspiré, notre cause triomphera… tous les membres de l'exécrable famille Rennepont seront écrasés, et cela avant peu… vous verrez… vous…
Puis, s'interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant:
— Oh! la joie me suffoque… la voix me manque.
— De quoi s'agit-il donc? demanda le cardinal au père d'Aigrigny.
Celui-ci répondit d'un ton hypocritement pénétré:
— Un des héritiers de la famille Rennepont, un misérable artisan, usé par les excès et par la débauche, est mort, il y a trois jours, à la suite d'une abominable orgie, dans laquelle on avait bravé le choléra avec une impiété sacrilège… Aujourd'hui seulement, à cause de l'indisposition qui m'a retenu chez moi… et d'une autre circonstance, j'ai pu avoir en ma possession l'acte de décès bien en règle de cette victime de l'intempérance et de l'irréligion. Du reste je le proclame, à la louange de Sa Révérence (il montra Rodin), qui avait dit: «Les pires ennemis que peuvent avoir les descendants de cet infâme renégat sont leurs passions mauvaises… Qu'elles soient donc nos auxiliaires contre cette race impie.» Il vient d'en être ainsi pour ce Jacques Rennepont.
— Vous le voyez, reprit Rodin d'une voix si épuisée qu'elle devint bientôt presque inintelligible, la punition commence déjà… un… des Rennepont est mort… et… songez-y bien… cet acte de décès… ajouta le jésuite en montrant le papier que le père d'Aigrigny tenait à la main, vaudra un jour quarante millions à la compagnie de Jésus… et cela… parce que… je vous… ai…
Les lèvres de Rodin achevèrent seules sa phrase. Depuis quelques instants le son de sa voix s'était tellement voilé, qu'il finit par n'être plus perceptible et s'éteignit complètement; son larynx, contracté par une émotion violente, ne laissa sortir aucun accent. Le jésuite, loin de s'inquiéter de cet incident, acheva pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive; redressant fièrement la tête, la face hautaine et fière, il frappa deux ou trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que c'était à son esprit, à sa direction, que l'on devait ce premier résultat si heureux.
Mais bientôt Rodin retomba brisé sur sa couche, épuisé, haletant, affaissé, en portant son mouchoir à ses lèvres desséchées; cette heureuse nouvelle, ainsi que disait le père d'Aigrigny, n'avait pas guéri Rodin; pendant un moment seulement il avait eu le courage d'oublier ses douleurs: aussi la légère rougeur dont ses joues s'étaient quelque peu colorées disparut bientôt; son visage redevint livide; ses souffrances, un moment suspendues, redoublèrent tellement de violence, qu'il se tordit convulsivement sous ses couvertures, se mit le visage à plat sur son oreiller en étendant au-dessus de sa tête ses bras crispés, roides comme des barres de fer.