Après cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le père d'Aigrigny et le prélat s'empressèrent autour de lui, Rodin, dont la figure était baignée d'une sueur froide, leur fit signe qu'il souffrait moins, et qu'il désirait boire d'une potion qu'il indiqua du geste sur sa table de nuit. Le père d'Aigrigny alla la chercher, et pendant que le cardinal, avec un dégoût très évident, soutenait Rodin, le père d'Aigrigny administra au malade quelques cuillerées de potion dont l'effet immédiat fut assez calmant.

— Voulez-vous que j'appelle M. Rousselet? dit le père d'Aigrigny à Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau étendu dans son lit.

Rodin secoua négativement la tête; puis, faisant un nouvel effort, il souleva sa main droite, l'ouvrit toute grande, y promena son index gauche; il fit signe au père d'Aigrigny, en lui montrant du regard un bureau placé dans un coin de la chambre, que, ne pouvant plus parler, il désirait écrire.

— Je comprends toujours Votre Révérence, lui dit le père d'Aigrigny; mais d'abord, calmez-vous. Tout à l'heure, si besoin est, je vous donnerai ce qu'il vous faut pour écrire.

Deux coups frappés fortement, non pas à la porte de la chambre de Rodin, mais à la porte extérieure de la pièce voisine, interrompirent cette scène; par prudence, et pour que son entretien avec Rodin fût plus secret, le père d'Aigrigny avait prié M. Rousselet de se tenir dans la première des trois chambres. Le père d'Aigrigny, après avoir traversé la seconde pièce, ouvrit la porte de l'antichambre, où il trouva M. Rousselet, qui lui remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant:

— Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, mon père, mais l'on m'a dit de vous remettre ces papiers à l'instant même.

— Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le père d'Aigrigny; puis il ajouta: — Savez-vous à quelle heure M. Baleinier doit revenir?

— Mais il ne tardera pas, mon père… car il veut faire avant la nuit l'opération si douloureuse qui doit avoir un effet décisif sur l'état du père Rodin, et je prépare ce qu'il faut pour cela, ajouta M. Rousselet en montrant un appareil étrange, formidable, que le père d'Aigrigny considéra avec une sorte d'effroi.

— Je ne sais si ce symptôme est grave, dit le jésuite, mais le révérend père vient d'être subitement frappé d'une extinction de voix.

— C'est la troisième fois depuis huit jours que cet accident se renouvelle, dit M. Rousselet, et l'opération de M. Baleinier agira sur le larynx comme sur les poumons.