«La lettre était fort courte, car le forgeron n'a pas mis dix minutes à la lire; mais, néanmoins, il en a paru si content, qu'il en a bondi de joie sur son banc, et a cordialement serré la main de l'homme borgne; mais il parut lui demander instamment quelque chose, que celui-ci refusait. Enfin il a semblé céder, et tous deux sont sortis du cabaret.
«On les a suivis de loin; comme hier, l'homme borgne est entré dans la maison signalée rue de Vaugirard. Agricol, après l'avoir accompagné jusqu'à la porte, a longtemps rôdé autour des murs, semblant étudier les localités; de temps à autre, il écrivait quelques mots sur un carnet. Le forgeron s'est ensuite dirigé en toute hâte vers la place de l'Odéon, où il a pris un cabriolet. On l'a imité, on l'a suivi, et il s'est rendu rue d'Anjou, chez Mlle de Cardoville.
«Par un heureux hasard, au moment où l'on venait de voir Agricol entrer dans l'hôtel, une voiture à la livrée de Mlle de Cardoville en sortait; l'écuyer de cette demoiselle s'y trouvait avec un homme de fort mauvaise mine, misérablement vêtu et très pâle. Cet incident, assez extraordinaire, méritant quelque attention, on n'a pas perdu de vue cette voiture; elle s'est directement rendue à la préfecture de police. L'écuyer de Mlle de Cardoville est descendu de voiture avec l'homme de mauvaise mine; tous deux sont entrés au bureau des agents de surveillance; au bout d'une demi-heure, l'écuyer de Mlle de Cardoville est ressorti seul, et, montant en voiture, s'est fait conduire au Palais de justice, où il est entré au parquet du procureur du roi; il est resté là environ une demi- heure, après quoi il est revenu rue d'Anjou, à l'hôtel de Cardoville.
«On a su, par une voie parfaitement sûre, que le même jour, sur les huit heures du soir, MM. d'Ormesson et de Valbelle, avocats très distingués, et le juge d'instruction qui a reçu la plainte en séquestration de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle était retenue chez M. le docteur Baleinier, ont eu avec cette demoiselle, à l'hôtel de Cardoville, une conférence qui s'est prolongée jusqu'à près de minuit, et à laquelle assistaient Agricol Baudoin et deux autres ouvriers de la fabrique de M. Hardy.
«Aujourd'hui le prince Djalma s'est rendu chez le maréchal Simon; il y est resté trois heures et demie; au bout de ce temps, le maréchal et le prince se sont rendus, selon toute apparence, chez Mlle de Cardoville, car leur voiture s'est arrêtée rue d'Anjou; un accident imprévu a empêché de compléter ce dernier renseignement.
«On vient d'apprendre qu'un mandat d'amener vient d'être lancé contre le nommé Léonard, ancien factotum de M. le baron Tripeaud. Ce Léonard est soupçonné d'être l'auteur de l'incendie de la fabrique de M. François Hardy, Agricol Baudoin et deux de ces camarades ayant signalé un homme qui offre une ressemblance frappante avec Léonard.
«De tout ceci il résulte évidemment que, depuis peu de jours, l'hôtel de Cardoville est le foyer où aboutissent et d'où rayonnent les démarches les plus actives, les plus multipliées, qui semblent toujours graviter autour de M. le maréchal Simon, de ses filles et de M. François Hardy, démarches dont Mlle de Cardoville, l'abbé Gabriel, Agricol Baudoin, sont les agents les plus infatigables, et, on le craint, les plus dangereux.»
En rapprochant cette note des autres renseignements et en se rappelant le passé, il en résultait des découvertes accablantes pour les révérends pères. Ainsi Gabriel avait eu de fréquentes et longues conférences avec Adrienne, qui jusqu'alors lui était inconnue.
Agricol Baudoin s'était mis en rapport avec M. François Hardy, et la justice était sur la trace des fauteurs et incitateurs de l'émeute qui avait ruiné et incendié la fabrique du concurrent du baron Tripeaud.
Il paraissait presque certain que Mlle de Cardoville avait eu une entrevue avec le prince Djalma.