Cet ensemble de faits prouvait évidemment que, fidèle à la menace qu'elle avait faite à Rodin, lorsque la double perfidie du révérend père avait été démasquée, Mlle de Cardoville s'occupait activement de réunir autour d'elle les membres dispersés de sa famille, afin de les engager à se liguer contre l'ennemi dangereux dont les détestables projets, étant ainsi dévoilés et hardiment combattus, ne devaient plus avoir aucune chance de réussite.
On comprend maintenant quel dut être le foudroyant effet de cette note sur le père d'Aigrigny et sur Rodin… Rodin agonisant, cloué sur un lit de douleur et réduit à l'impuissance, alors qu'il voyait tomber pièce à pièce son laborieux échafaudage.
XVII. L'opération.
Nous avons renoncé à peindre la physionomie, l'attitude, le geste de Rodin pendant la lecture de la note qui semblait ruiner ses espérances depuis si longtemps caressées; tout allait lui manquer à la fois, au moment où une confiance presque surhumaine dans le succès de la trame lui donnait assez d'énergie pour dompter encore la maladie. Sortant à peine d'une agonie douloureuse, une seule pensée, fixe, dévorante, l'avait agité jusqu'au délire. Quel progrès en mal ou en bien avait fait pendant sa maladie cette affaire si immense pour lui? On lui annonçait tout d'abord une nouvelle heureuse, la mort de Jacques; mais bientôt les avantages de ce décès, qui réduisaient de sept à six le nombre des héritiers Rennepont, étaient anéantis. À quoi bon cette mort, puisque cette famille, dispersée, frappée isolément avec une persévérance si infernale, se réunissait, connaissant enfin les ennemis qui depuis si longtemps l'atteignaient dans l'ombre? Si tous ces coeurs blessés, meurtris, brisés, se rapprochaient, se consolaient, s'éclairaient en se prêtant un ferme et mutuel appui, leur cause était gagnée, l'énorme héritage échappait aux révérends pères… Que faire? que faire?
Étrange puissance de la volonté humaine! Rodin a encore un pied dans la tombe; il est presque agonisant; la voix lui manque, et pourtant cet esprit opiniâtre et plein de ressources ne désespère pas encore; qu'un miracle lui rende aujourd'hui la santé, et cette inébranlable confiance dans la réussite de ses projets, qui lui a donné le pouvoir de résister à une maladie à laquelle tant d'autres eussent succombé, cette confiance lui dit qu'il pourra encore remédier à tout… mais il lui faut la santé, la vie…
La santé… la vie!!! et son médecin ignore s'il survivra ou non à tant de secousses… s'il pourra supporter une opération terrible. La santé… la vie… et tout à l'heure encore Rodin entendait parler des funérailles solennelles qu'on lui allait faire…
Eh bien, la santé, la vie, il les aura, il se le dit. Oui, il a voulu vivre jusque-là… et il a vécu. Pourquoi ne vivrait-il pas plus longtemps encore?
Il vivra donc!… il le veut!… Tout ce que nous venons d'écrire,
Rodin, lui, l'avait pensé pour ainsi dire en une seconde.
Il fallait que ses traits, bouleversés par cette espèce de tourmente morale, révélassent quelque chose de bien étrange, car le père d'Aigrigny et le cardinal le regardaient silencieux et interdits.
Une fois résolu de vivre afin de soutenir une lutte désespérée contre la famille Rennepont, Rodin agit en conséquence; aussi, pendant quelques instants le père d'Aigrigny et le prélat se crurent sous l'obsession d'un rêve. Par un effort de volonté d'une énergie inouïe et comme s'il eût été mu par un ressort, Rodin se précipita hors de son lit, emportant avec lui un drap qui traînait comme un suaire, derrière son corps livide et décharné… La chambre était froide; la sueur inondait le visage du jésuite; ses pieds nus et osseux laissaient leur moite empreinte sur le carreau.