— Oh! non… non… dit la Mayeux avec effroi, pas seule… Oh! je ne veux pas mourir seule.

— Tu le vois donc bien, soeur chérie… nous avons raison de ne pas nous quitter, et pourtant, ajouta Céphyse d'une voix émue, j'ai parfois le coeur brisé quand je songe que tu veux mourir comme moi…

— Égoïste! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons ai-je plus que toi d'aimer la vie? quel vide laisserai-je après moi?

— Mais toi, soeur, reprit Céphyse, tu es une pauvre martyre… Les prêtres parlent de saintes! en est-il seulement une qui te vaille?… et pourtant, tu veux mourir comme moi… qui ai toujours été aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable… que tu as été laborieuse et dévouée à tout ce qui souffrait… Qu'est-ce que tu veux que je te dise? c'est vrai, pourtant, cela! toi… un ange sur la terre, tu vas mourir aussi désespérée que moi… qui suis maintenant aussi dégradée qu'une femme peut l'être, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.

— Cela est étrange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du même point, nous avons suivi des routes opposées… et nous voici arrivées au même but: le dégoût de l'existence… Pour toi, pauvre soeur, il y a quelques jours encore; si belle, si vaillante, si folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, à cette heure, aussi pesante qu'elle l'est pour moi, triste et chétive créature… Après tout, j'ai accompli jusqu'à la fin ce qui était pour moi un devoir, ajouta la Mayeux avec douceur; Agricol n'a plus besoin de moi… il est marié… il aime, il est aimé… son bonheur est certain. Mlle de Cardoville n'a rien à désirer. Belle, riche, heureuse, j'ai fait pour elle ce qu'une pauvre créature de ma sorte pouvait faire… Ceux qui ont été bons pour moi sont heureux; qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me reposer!… je suis si lasse!…

— Pauvre soeur, dit Céphyse avec une émotion touchante qui détendit ses traits contractés, quand je songe que, sans m'en prévenir, et malgré ta résolution de ne jamais retourner chez cette généreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de te traîner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle pour tâcher de l'intéresser à mon sort… oui, mourante… puisque les forces t'ont manqué aux Champs-Élysées!

— Et quand j'ai pu me rendre enfin à l'hôtel de Mlle de Cardoville, elle était malheureusement absente!… oh! bien malheureusement, répéta la Mayeux en regardant Céphyse avec douleur, car, le lendemain, voyant cette dernière ressource nous manquer… pensant encore plus à moi qu'à toi, voulant à tout prix nous procurer du pain…

La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en frémissant.

— Eh bien! j'ai été me vendre comme tant d'autres malheureuses se vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas… et que la faim crie trop fort… répondit Céphyse d'une voix saccadée; seulement au lieu de vivre de ma honte… comme tant d'autres en vivent… moi, j'en meurs…

— Hélas! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre Céphyse, parce que tu as du coeur… tu ne l'aurais pas connue si j'avais pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait répondu à la lettre que j'avais demandé la permission de lui écrire chez son concierge; mais, son silence me le prouve, elle est justement blessée de mon brusque départ de chez elle… je le conçois… elle a dû l'attribuer à une noire ingratitude… oui… car, pour qu'elle n'ait pas daigné me répondre… il faut qu'elle soit bien blessée… et elle a le droit de l'être… Aussi n'ai-je pas eu le courage d'oser lui écrire une seconde fois… cela eût été inutile, j'en suis sûre… Bonne et équitable comme elle l'est… ses refus sont inexorables lorsqu'elle les croit mérités… et puis, d'ailleurs, à quoi bon!… il était trop tard… tu étais décidée à en finir…