— Oh! bien décidée!… car mon infamie me rongeait le coeur… et Jacques était mort dans mes bras en me méprisant… et je l'aimais, vois-tu, ajouta Céphyse avec une exaltation passionnée, je l'aimais comme on n'aime qu'une fois dans la vie!…

— Que notre sort s'accomplisse donc!… dit la Mayeux, pensive…

— Et la cause de ton départ de chez Mlle de Cardoville, soeur, tu ne me l'as jamais dite… reprit Céphyse après un moment de silence.

— Ce sera le seul secret que j'emporterai avec moi, ma bonne
Céphyse, dit la Mayeux en baissant les yeux.

Et elle songeait avec une joie amère que bientôt elle serait délivrée de cette crainte qui avait empoisonné les derniers jours de sa triste vie:

Se retrouver en face d'Agricol… instruit du funeste et ridicule amour qu'elle ressentait pour lui…

Car, il faut le dire, cet amour fatal, désespéré, était une des causes du suicide de cette infortunée; depuis la disparition de son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste secret de ces pages navrantes; quoiqu'elle ne doutât pas de la générosité, du bon coeur d'Agricol, elle se défiait tant d'elle- même, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant bien noble, bien pure, que, dans l'extrémité où elle et Céphyse s'étaient trouvées réduites, manquant toutes deux de travail et de pain, aucune puissance humaine ne l'aurait forcée d'affronter le regard d'Agricol… pour lui demander aide et secours.

Sans doute, la Mayeux eût autrement envisagé sa position si son esprit n'eût pas été troublé par cette sorte de vertige dont les caractères les plus fermes sont souvent atteints lorsque le malheur qui les frappe dépasse toutes les bornes; mais la misère, mais la faim, mais l'influence, pour ainsi dire contagieuse dans un tel moment, des idées de suicide de Céphyse; mais la lassitude d'une vie depuis si longtemps vouée à la douleur, aux mortifications, portèrent le dernier coup à la raison de la Mayeux; après avoir longtemps lutté contre le funeste dessein de sa soeur, la pauvre créature, accablée, anéantie, finit par vouloir partager le sort de Céphyse, voyant du moins dans la mort le terme de tant de maux…

— À quoi penses-tu, soeur? dit Céphyse, étonnée du long silence de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et répondit:

— Je pense à la cause qui m'a fait si brusquement sortir de chez Mlle de Cardoville et passer à ses yeux pour une ingrate… Enfin, puisse cette fatalité qui m'a chassée de chez elle n'avoir pas d'autres victimes que nous; puisse mon dévouement, si obscur, si infime qu'il eût été, ne jamais manquer à celle qui a tendu sa noble main à la pauvre ouvrière et l'a appelée sa _soeur… _puisse-t-elle être heureuse, oh! à tout jamais heureuse! dit la Mayeux en joignant les mains avec l'ardeur d'une invocation sincère.