— C'est à mademoiselle que j'expliquerai le motif de mon silence, monsieur, en la priant de vouloir bien l'excuser, répondit le magistrat, et il s'inclina profondément devant Adrienne, à laquelle il continua de s'adresser. Il vient de m'être fait à votre sujet une déclaration si grave, mademoiselle, que je n'ai pu m'empêcher de rester un moment muet et recueilli à votre aspect, tâchant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si l'accusation que l'on avait déposée entre mes mains était fondée… et j'ai tout lieu de croire qu'elle l'est en effet.
— Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier d'un ton parfaitement poli, mais ferme, à qui j'ai l'honneur de parler?
— Monsieur, je suis juge d'instruction, et je viens éclairer ma religion sur un fait que l'on m'a signalé…
— Veuillez, monsieur, me faire l'honneur de vous expliquer, dit le docteur en s'inclinant.
— Monsieur, reprit le magistrat, nommé M. de Gernande, homme de cinquante ans environ, rempli de fermeté, de droiture, et sachant allier les austères devoirs de sa position avec une bienveillante politesse, monsieur, on vous reproche d'avoir commis une… erreur fort grave, pour ne pas employer une expression plus fâcheuse… Quant à l'espèce de cette erreur, j'aime mieux croire que vous, monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper complètement dans l'appréciation d'un fait médical, que de vous soupçonner d'avoir oublié tout ce qu'il y avait de plus sacré dans l'exercice d'une profession qui est presque un sacerdoce.
— Lorsque vous aurez spécifié les faits, monsieur, répondit le jésuite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma conscience d'honnête homme est à l'abri de tout reproche.
— Mademoiselle, dit M. de Gernande en s'adressant à Adrienne, est-il vrai que vous ayez été conduite dans cette maison par surprise?
— Monsieur, s'écria M. Baleinier, permettez-moi de vous faire observer que la manière dont vous posez cette question est outrageante pour moi.
— Monsieur, c'est à mademoiselle que j'ai l'honneur d'adresser la parole, répondit sévèrement M. de Gernande, et je suis seul juge de la convenance de mes questions.
Adrienne allait répondre affirmativement à la question du magistrat, lorsqu'un regard expressif du docteur Baleinier lui rappela qu'elle allait peut-être exposer Dagobert et son fils à de cruelles poursuites. Ce n'était pas un bas et vulgaire sentiment de vengeance qui animait Adrienne, mais une légitime indignation contre d'odieuses hypocrisies; elle eût regardé comme une lâcheté de ne pas les démasquer; mais, voulant essayer de tout concilier, elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de dignité: