Cette pensée d'abord si pénible: que Mlle de Cardoville était instruite de son amour pour Agricol, se transforma bientôt dans le coeur de la Mayeux, grâce aux généreux instincts de cette rare et excellente créature, en un regard touchant, qui montrait son attachement, toute sa vénération pour Adrienne.
— Peut-être, se disait la Mayeux, vaincue par l'influence que l'adorable bonté de ma protectrice exerce sur moi, je lui aurais fait un aveu que je n'aurais fait à personne, un aveu que, tout à l'heure encore, je croyais emporter dans ma tombe… C'eût été du moins une preuve de ma reconnaissance pour Mlle de Cardoville, mais malheureusement me voici privée du triste bonheur de confier à ma bienfaitrice le seul secret de ma vie. Et d'ailleurs, si généreuse que soit sa pitié pour moi, si intelligente que soit son affection, il ne lui est pas donné, à elle si belle, si admirée, il ne lui est pas donné de jamais comprendre ce qu'il y a d'affreux dans la position d'une créature comme moi, cachant au plus profond de son coeur meurtri un amour aussi désespéré que ridicule. Non… non; et malgré la délicatesse de son attachement pour moi, tout en me plaignant, ma bienfaitrice me blessera sans le savoir, car les _maux frères _peuvent seuls se consoler… Hélas! pourquoi ne m'a-t-elle pas laissée mourir?
Ces réflexions s'étaient présentées à l'esprit de la Mayeux aussi rapides que la pensée. Adrienne l'observait attentivement: elle remarqua soudain que les traits de la jeune ouvrière, jusqu'alors de plus en plus rassérénés, s'attristaient à nouveau, et exprimaient un sentiment d'humiliation douloureuse. Effrayée de cette rechute de sombre accablement, dont les conséquences pouvaient devenir funestes, car la Mayeux, encore bien faible, était pour ainsi dire sur le bord de la tombe, Mlle de Cardoville reprit vivement:
— Mon amie… ne pensez-vous donc pas comme moi… que le chagrin le plus cruel… le plus humiliant même, est allégé… lorsqu'on peut l'épancher dans un coeur fidèle et dévoué?
— Oui… mademoiselle, dit amèrement la jeune ouvrière; mais le coeur qui souffre, et en silence, devrait être seul juge du moment d'un pénible aveu… Jusque-là il serait plus humain peut-être de respecter son douloureux secret… si on l'a surpris.
— Vous avez raison, mon enfant, dit tristement Adrienne; si je choisis ce moment presque solennel pour vous faire une bien pénible confidence… c'est que, quand vous m'aurez entendue, vous vous rattacherez, j'en suis sûre, d'autant plus à l'existence, que vous saurez que j'ai un plus grand besoin de votre tendresse… de vos consolations… de votre pitié…
À ces mots, la Mayeux fit un effort pour se relever à demi, s'appuya sur sa couche et regarda Mlle de Cardoville avec stupeur.
Elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait; loin de songer à forcer ou à surprendre sa confiance, sa protectrice venait, disait-elle, lui faire un aveu pénible et implorer ses consolations, sa pitié… à elle… la Mayeux.
— Comment! s'écria-t-elle en balbutiant, c'est vous, mademoiselle, qui venez…
— C'est moi qui viens vous dire: «Je souffre… et j'ai honte de ce que je souffre…» Oui… ajouta la jeune fille avec une expression déchirante, oui… de tous les aveux, je viens vous faire le plus pénible… j'aime!… et je rougis… de mon amour.