— Comme moi… s'écria involontairement la Mayeux en joignant les mains.

— J'aime… reprit Adrienne avec une explosion de douleur longtemps soutenue; oui, j'aime… et on ne m'aime pas… et mon amour est misérable, est impossible… il me dévore… il me tue… et je n'ose le confier à personne… ce fatal secret…

— Comme moi… répéta la Mayeux, le regard fixe. Elle… reine… par la beauté, par le rang, par la richesse, par l'esprit… elle souffre comme moi, reprit-elle. Et comme moi, pauvre malheureuse créature… elle aime… et on ne l'aime pas…

— Eh bien!… oui… comme vous… j'aime… et l'on ne m'aime pas, s'écria Mlle de Cardoville; avais-je donc tort de vous dire qu'à vous seule je pouvais me confier… parce qu'ayant souffert des mêmes maux, vous seule pouviez y compatir?

— Ainsi… mademoiselle, dit la Mayeux en baissant les yeux et revenant de sa profonde surprise, vous saviez…

— Je savais tout, pauvre enfant… mais jamais je ne vous aurais parlé de votre secret si moi-même… je n'avais pas eu à vous en confier un plus pénible encore… Le vôtre est cruel, le mien est humiliant!… Oh! ma soeur, vous le voyez, ajouta Mlle Cardoville avec un accent impossible à rendre, le malheur efface, rapproche, confond ce que l'on appelle… les distances… Et souvent ces heureux du monde, que l'on envie tant, tombent, par d'affreuses douleurs, hélas! bien au-dessous des plus humbles et des plus misérables, puisqu'à ceux-là ils demandent pitié… consolation.

Puis, essuyant ses larmes, qui coulaient abondamment, Mlle de
Cardoville reprit d'une voix émue:

— Allons, soeur, courage, courage… aimons-nous, soutenons-nous; que ce triste et mystérieux lien nous unisse à jamais.

— Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. Mais, maintenant que vous savez le secret de ma vie, dit la Mayeux en baissant les yeux et ne pouvant vaincre sa confusion, il me semble que je ne pourrai plus vous regarder sans rougir.

— Pourquoi? parce que vous aimez passionnément M. Agricol, dit Adrienne; mais alors il faudra donc que je meure de honte à vos yeux, car, moins courageuse que vous, je n'ai pas eu la force de souffrir, de me résigner, de cacher mon amour au plus profond de mon coeur! Celui que j'aime, d'un amour désormais impossible, l'a connu, cet amour… et il l'a méprisé… pour me préférer une femme dont le choix seul serait un nouvel et sanglant affront pour moi… si les apparences ne me trompent pas sur elle… Aussi, quelquefois j'espère qu'elles me trompent. Maintenant, dites… est-ce à vous de baisser les yeux?