— Vous, dédaignée… pour une femme indigne de vous être comparée?… Ah! mademoiselle, je ne puis le croire! s'écria la Mayeux.
— Et moi aussi, quelquefois je ne puis le croire, et cela sans orgueil, mais parce que je sais ce que vaut mon coeur… Alors je me dis: «Non, celle que l'on me préfère a sans doute de quoi toucher l'âme, l'esprit et le coeur de celui qui me dédaigne pour elle.»
— Ah! mademoiselle, si tout ce que j'entends n'est pas un rêve… si de fausses apparences ne vous égarent pas, votre douleur est grande!
— Oui, ma pauvre amie… grande… oh! bien grande; et pourtant, maintenant, grâce à vous, j'ai l'espoir que peut-être elle s'affaiblira, cette passion funeste; peut-être trouverai-je la force de la vaincre… car, lorsque vous saurez tout, absolument tout, je ne voudrai pas rougir à vos yeux… vous, la plus noble, la plus digne des femmes… vous… dont le courage, la résignation, sont et seront toujours pour moi un exemple.
— Ah! mademoiselle… ne parlez pas de mon courage, lorsque j'ai tant à rougir de ma faiblesse.
— Rougir! mon Dieu! toujours cette crainte! Est-il, au contraire, quelque chose de plus touchant, de plus héroïquement dévoué que votre amour? Vous, rougir! Et pourquoi? Est-ce d'avoir montré la plus grande affection pour le royal artisan que vous avez appris à aimer depuis votre enfance? Rougir, est-ce d'avoir enduré, sans jamais vous plaindre, pauvre petite, mille souffrances, d'autant plus poignantes que les personnes qui vous les faisaient subir n'avaient pas conscience du mal qu'elles vous faisaient? Pensait- on à vous blesser, lorsque, au lieu de vous donner votre modeste nom de Madeleine, disiez-vous, on vous donnait toujours, sans y songer, un surnom ridicule et injurieux? Et pourtant pour vous, que d'humiliations, que de chagrins dévorés en secret!…
— Hélas! mademoiselle, qui a pu vous dire…
— Ce que vous n'aviez confié qu'à votre journal, n'est-ce pas? Eh bien, sachez donc tout… Florine, mourante, m'a avoué ses méfaits. Elle avait eu l'indignité de vous dérober ces papiers, forcée d'ailleurs à cet acte odieux par les gens qui la dominaient… mais ce journal, elle l'avait lu… et comme tout bon sentiment n'était pas éteint en elle, cette lecture où se révélaient votre admirable résignation, votre triste et pieux amour, cette lecture l'avait si profondément frappée, qu'à son lit de mort elle a pu m'en citer quelques passages, m'expliquant ainsi la cause de votre disparition subite, car elle ne doutait pas que la crainte de voir divulguer votre amour pour Agricol n'eût causé votre fuite.
— Hélas! il n'est que trop vrai, mademoiselle.
— Oui, oui, reprit amèrement Adrienne; ceux qui faisaient agir cette malheureuse savaient bien où portait le coup… ils n'en sont pas à leur essai… ils vous réduisaient au désespoir… ils vous tuaient… Mais, aussi… pourquoi m'étiez-vous si dévouée? pourquoi les aviez-vous devinés? Oh! ces robes noires sont implacables, et leur puissance est grande, dit Adrienne en frissonnant.