— Excusez-moi, si je vous laisse pendant quelques instants… Reprenez encore un peu vos forces… et je reviens vous chercher pour vous emmener chez nous, chère et bonne soeur…
Se retournant alors vers Rose-Pompon, de plus en plus surprise d'entendre cette belle dame appeler la Mayeux sa soeur, elle lui dit:
— Quand vous le voudrez, nous descendrons, mademoiselle…
— Pardon, excuse, madame, si je passe la première pour vous montrer le chemin; mais c'est un vrai casse-cou que cette baraque, répondit Rose-Pompon en collant ses coudes à son corps et en pinçant ses lèvres, afin de prouver qu'elle n'était nullement étrangère aux belles manières et au beau langage.
Et les deux rivales quittèrent la mansarde, où Agricol et la
Mayeux restèrent seuls.
Heureusement les restes sanglants de la reine Bacchanal avaient été transportés dans la boutique souterraine de la mère Arsène; ainsi les curieux, toujours attirés par les événements sinistres, se pressèrent à la porte de la rue, et Rose-Pompon, ne rencontrant personne dans la petite cour qu'elle traversa avec Adrienne, continua d'ignorer la mort tragique de Céphyse, son ancienne amie.
Au bout de quelques instants, la grisette et Mlle de Cardoville se trouvèrent dans l'appartement de Philémon. Ce singulier logis était resté dans le pittoresque désordre où Rose-Pompon l'avait abandonné lorsque Nini-Moulin vint la chercher pour être l'héroïne d'une aventure mystérieuse.
Adrienne, complètement ignorante des moeurs excentriques des étudiants et des étudiantes, ne put, malgré sa préoccupation, s'empêcher d'examiner avec un étonnement curieux ce bizarre et grotesque chaos des objets les plus disparates: déguisements de bals masqués, têtes de mort fumant des pipes, bottes errantes sur des bibliothèques, verres monstres, vêtements de femmes, pipes culottées, etc. À l'étonnement d'Adrienne succéda une impression de répugnance pénible: la jeune fille se sentait mal à l'aise, déplacée, dans cet asile, non de la pauvreté, mais du désordre, tandis que la misérable mansarde de la Mayeux ne lui avait causé aucune répulsion.
Rose-Pompon, malgré ses airs délibérés, ressentait une assez vive émotion depuis qu'elle se trouvait tête à tête avec Mlle de Cardoville; d'abord la rare beauté de la jeune patricienne, son grand air, la haute distinction de ses manières, la façon à la fois digne et affable avec laquelle elle avait répondu aux impertinentes provocations de la grisette, commençaient à imposer beaucoup à celle-ci; et de plus, comme elle était, après tout, bonne fille, elle avait été profondément touchée d'entendre Mlle de Cardoville appeler la Mayeux _sa soeur, son amie. _Rose-Pompon, sans savoir aucune particularité sur Adrienne, n'ignorait pas qu'elle appartenait à la classe la plus riche et la plus élevée de la société; elle ressentait donc déjà quelques remords d'avoir agi si cavalièrement: aussi ses intentions, d'abord fort hostiles à l'endroit de Mlle de Cardoville, se modifiaient peu à peu. Pourtant, Mlle Rose-Pompon, étant très mauvaise tête et ne voulant pas paraître subir une influence dont se révoltait son amour- propre, tâcha de reprendre son assurance; et, après avoir fermé la porte au verrou, elle dit:
— _Faites-vous _la peine de vous asseoir, madame. Toujours pour montrer qu'elle n'était pas étrangère au beau langage. Mlle de Cardoville prenait machinalement une chaise, lorsque Rose-Pompon, bien digne de pratiquer cette antique hospitalité qui regardait même un ennemi comme un hôte sacré, s'écria vivement: