— Chère et douce Madeleine…

— Tiens, mon ami, s'écria la Mayeux en interrompant Agricol et en pleurant de joie, je ne puis te dire, vois-tu, ce que j'éprouve quand tu m'appelles Madeleine… C'est quelque chose de si suave, de si doux, de si bienfaisant, que j'en ai le coeur tout épanoui.

— Malheureuse enfant, elle a donc bien souffert, mon Dieu! s'écria le forgeron avec un attendrissement inexprimable, qu'elle montre tant de bonheur, tant de reconnaissance, en s'entendant appeler de son modeste nom…

— Mais, pense donc, mon ami, que ce mot dans ta bouche résume pour moi toute une vie nouvelle! Si tu savais les espérances, les délices qu'en un instant j'entrevois pour l'avenir! si tu savais toutes les chères ambitions de ma tendresse… Ta femme, cette charmante Angèle… avec sa figure d'ange et son âme d'ange… oh! à mon tour, je te dis: Regarde-moi, et tu verras que ce doux nom m'est doux aux lèvres et au coeur… oui, ta charmante et bonne Angèle m'appellera aussi Madeleine… et tes enfants!! chers petits êtres adorés, pour eux aussi… je serai Madeleine… leur bonne Madeleine; par l'amour que j'aurai pour eux, ne seront-ils pas à moi aussi bien qu'à leur mère? car je veux ma part des soins maternels; ils seront à nous trois, n'est-ce pas, Agricol?… Oh! laisse-moi pleurer… laisse-moi, c'est si bon des larmes sans amertume, des larmes qu'on ne cache pas!… Dieu soit béni! grâce à toi, mon ami… la source de celles-là est à jamais tarie.

Depuis quelques instants, cette scène attendrissante avait un témoin invisible. Le forgeron et la Mayeux, trop émus, ne pouvaient apercevoir Mlle de Cardoville, debout au seuil de la porte.

Ainsi que l'avait dit la Mayeux, ce jour, commencé pour tous sous de funestes auspices, était devenu pour tous un jour d'ineffable félicité. Adrienne aussi était radieuse: Djalma l'aimait avec passion. Ces odieuses apparences dont elle avait été dupe et victime étaient évidemment une nouvelle trame de Rodin, et il ne restait plus à Mlle de Cardoville qu'à découvrir le but de ces machinations. Une dernière joie lui était réservée… En fait de bonheur… rien ne rend pénétrant… comme le bonheur: Adrienne devina, aux dernières paroles de la Mayeux, qu'il n'y avait plus de secret entre l'ouvrière et le forgeron; aussi ne put-elle s'empêcher de crier en entrant:

— Ah! ce jour est le plus beau de ma vie, car je ne suis pas seule à être heureuse. Agricol et la Mayeux se retournèrent vivement.

— Mademoiselle, dit le forgeron, malgré la promesse que je vous ai faite, je n'ai pu cacher à Madeleine que je savais qu'elle m'aimait.

— Maintenant que je ne rougis plus de cet amour devant Agricol, comment en rougirais-je devant vous, mademoiselle, devant vous qui, tout à l'heure encore, me disiez: «Soyez fière de cet amour… car il est noble et pur!…» dit la Mayeux; et le bonheur lui donna la force de se lever, et de s'appuyer sur le bras d'Agricol.

— Bien! bien! mon amie, lui dit Adrienne en allant à elle et l'entourant d'un de ses bras afin de la soutenir aussi; un moment seulement pour excuser une indiscrétion que vous pourriez me reprocher… Si j'ai dit votre secret à M. Agricol.