— Sais-tu pourquoi, Madeleine? s'écria le forgeron en interrompant Adrienne. Encore une preuve de cette délicate générosité de coeur qui ne se dément jamais chez mademoiselle. «J'ai hésité longtemps à vous confier ce secret, m'a-t-elle dit ce matin, mais je m'y décide; nous allons retrouver votre soeur adoptive; vous êtes pour elle le meilleur des frères, mais, sans le savoir, sans y songer, bien des fois vous la blessiez cruellement; maintenant vous savez son secret… je me repose sur votre coeur pour le garder fidèlement, et pour épargner mille douleurs à cette pauvre enfant… douleurs d'autant plus amères qu'elles viennent de vous, et qu'elle doit souffrir en silence. Ainsi, quand vous parlerez de votre femme, de votre bonheur, mettez-y assez de ménagements pour ne pas froisser ce coeur noble, bon et tendre…» Oui, Madeleine, voilà pourquoi mademoiselle a commis ce qu'elle appelle une indiscrétion.

— Les termes me manquent, mademoiselle… pour vous remercier encore et toujours, dit la Mayeux.

— Voyez donc un peu, mon amie, reprit Adrienne, combien les ruses des méchants tournent souvent contre eux; on redoutait votre dévouement pour moi, on avait ordonné à cette malheureuse Florine de vous dérober votre journal.

— Afin de m'obliger de quitter votre maison à force de honte, mademoiselle, quand je saurais mes plus secrètes pensées livrées aux railleries de tous… Maintenant, je n'en doute pas, dit la Mayeux.

— Et vous avez raison, mon enfant. Eh bien, cette horrible méchanceté, qui a failli causer votre mort, tourne, à cette heure, à la confusion des méchants; leur trame est dévoilée… celle-là, et heureusement bien d'autres encore, dit Adrienne en songeant à Rose-Pompon.

Puis elle reprit avec une joie profonde:

— Enfin, nous voici plus unies, plus heureuses que jamais, et retrouvant dans notre félicité même de nouvelles forces contre nos ennemis; je dis nos ennemis, car tout ce qui m'aime est odieux à ces misérables… Mais, courage! l'heure est venue, les gens de coeur vont avoir leur tour…

— Dieu merci! mademoiselle… dit le forgeron, et, pour ma part, ce n'est pas le zèle qui me manque; quel bonheur de leur arracher leur masque!

— Laissez-moi vous rappeler, monsieur Agricol, que vous avez demain une entrevue avec M. Hardy.

— Je ne l'ai pas oublié, mademoiselle, non plus que vos offres généreuses.