Le prince s'était lentement approché de Mlle de Cardoville.
Malgré l'impétuosité des passions du jeune Indien, sa démarche mal assurée, timide, mais d'une timidité charmante, trahissait sa profonde émotion. Il n'avait pas encore osé lever les yeux sur Adrienne; il était subitement devenu très pâle, et ses belles mains, religieusement croisées sur sa poitrine selon les habitudes d'adoration de son pays, tremblaient beaucoup; il restait à quelques pas d'Adrienne, la tête légèrement inclinée. Cet embarras, ridicule chez tout autre, était touchant chez ce prince de vingt ans, d'une intrépidité presque fabuleuse, d'un caractère si héroïque, si généreux, que les voyageurs ne parlaient du fils du roi Kadja-Sing qu'avec admiration et respect. Doux émoi, chaste réserve plus intéressante encore, si l'on songe que les brûlantes passions de cet adolescent étaient d'autant plus inflammables qu'elles avaient été jusqu'alors toujours contenues.
Mlle de Cardoville, non moins embarrassée, non moins troublée, était restée assise; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux baissés, mais la brûlante rougeur de ses joues, les battements précipités de son sein virginal, révélaient une émotion qu'elle ne pensait pas, d'ailleurs, à cacher… Adrienne malgré la fermeté de son esprit tour à tour si fin et si gai, si gracieux et si incisif; malgré la décision de son caractère indépendant et fier; malgré sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que Djalma, une gaucherie naïve, un trouble enchanteur, partageait cette sorte d'anéantissement passager, ineffable, sous lequel semblaient fléchir ces deux beaux êtres, amoureux, ardents et purs, comme s'ils eussent été impuissants à supporter à la fois le bouillonnement de leurs sens palpitants et l'enivrante exaltation de leur coeur.
Et pourtant leurs yeux ne s'étaient pas encore rencontrés. Tous deux redoutaient ce premier choc électrique du regard, cette invisible attraction de deux êtres aimants et passionnés l'un vers l'autre, feu sacré qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase leur sang, et quelquefois, presque à leur insu, les enlève à la terre et les ravit au ciel: car c'est se rapprocher de Dieu que de se livrer avec une religieuse ivresse au plus noble, au plus irrésistible des penchants qu'il a mis en nous, le seul penchant enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes choses ait voulu sanctifier en le douant d'une étincelle de sa divinité créatrice.
Djalma leva les yeux; ils étaient à la fois humides et étincelants; la fougue d'un amour exalté, la brûlante ardeur de l'âge, si longtemps comprimée, l'admiration exaltée d'une beauté idéale, se lisaient dans ce regard, empreint cependant d'une timidité respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent une expression indéfinissable… irrésistible… Irrésistible!… car Adrienne… rencontrant le regard du prince, frémit de tout son corps, se sentit comme attirée dans un tourbillon magnétique. Déjà ses yeux s'appesantissaient sous une lassitude enivrante, lorsque, par un suprême effort de vouloir et de dignité, elle surmonta ce trouble délicieux, se leva de son fauteuil, et, d'une voix tremblante, elle dit à Djalma:
— Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici. Puis, d'un geste, lui montrant un des portraits suspendus derrière elle, Adrienne ajouta, comme s'il s'était agi d'une présentation:
— Prince, ma mère… Par une pensée d'une rare délicatesse, Adrienne faisait ainsi, pour ainsi dire, assister sa mère à son entretien avec Djalma. C'était se sauvegarder, elle et le prince, contre les séductions d'une première rencontre d'autant plus entraînante que tous deux se savaient éperdument aimés; que tous deux étaient libres… et n'avaient à répondre qu'à Dieu des trésors de bonheur et de volupté dont il les avait si magnifiquement doués. Le prince comprit la pensée d'Adrienne; aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqué le portrait de sa mère, Djalma, par un mouvement spontané, rempli de charme et de simplicité, s'inclina, en pliant un genou devant le portrait, et dit d'une voix douce et mâle, en s'adressant à cette peinture:
— Je vous aimerai, je vous bénirai comme ma mère, et ma mère aussi, dans ma pensée, sera là, comme vous, à côté de votre enfant.
On ne pouvait mieux répondre au sentiment qui avait engagé Mlle de Cardoville à se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa mère; aussi, de ce moment, rassurée sur Djalma, rassurée sur elle- même, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire à son aise, le délicieux enjouement du bonheur vint remplacer peu à peu les émotions et le trouble qui l'avaient d'abord agitée. Alors, se rasseyant, elle dit à Djalma, en lui montrant un siège en face d'elle:
— Veuillez vous asseoir… mon cher cousin… et laissez-moi vous appeler ainsi, car je trouve un peu trop d'étiquette dans le mot _prince; _et, quant à vous, appelez-moi votre cousine, car je trouve aussi _mademoiselle _trop grave. Ceci réglé, causons d'abord en bons amis.