Ou bien encore ils s'intitulent de calmes retraites où le fidèle, heureusement délivré des attachements périssables d'ici-bas et des liens terrestres de la famille, peut enfin, seul à seul avec Dieu, travailler efficacement à son salut, etc.

Ceci posé, et malheureusement prouvé par mille exemples de captations indignes, opérées dans un grand nombre de maisons religieuses, au préjudice de la famille de plusieurs pensionnaires: ceci, disons-nous, posé, admis, prouvé… qu'un esprit droit vienne reprocher à l'État de ne pas surveiller suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du parti prêtre, les invocations à la liberté individuelle… les désolations, les lamentations, à propos de la tyrannie qui veut opprimer les consciences.

À ceci ne pourrait-on pas répondre que, ces singulières prétentions accueillies comme légitimes, les teneurs de biribi et de roulette auraient aussi le droit d'invoquer la liberté individuelle, et d'appeler des décisions qui ont fermé leurs tripots? Après tout, on a aussi attenté à la liberté des joueurs qui venaient librement, allègrement, engloutir leur patrimoine dans ces repaires, on a tyrannisé leur conscience, qui leur permettait de perdre sur une carte les dernières ressources de leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sincèrement, sérieusement, quelle différence y a-t-il entre un homme qui ruine ou qui dépouille les siens à force de jouer _rouge _ou noir, et l'homme, qui ruine et dépouille les siens dans l'espoir douteux d'être heureux ponte à ce jeu d'_enfer _ou de _paradis _que certains prêtres ont eu la sacrilège audace d'imaginer afin de s'en faire les croupiers?

Rien n'est plus opposé au véritable et divin esprit du christianisme que ces spoliations effrontées; c'est le repentir des fautes, c'est la pratique de toutes les vertus, c'est le dévouement à qui souffre, c'est l'amour du prochain, qui méritent le ciel, et non pas une somme d'argent, plus ou moins forte, engagée comme enjeu dans l'espoir de _gagner _le paradis, et subtilisée par de faux prêtres qui font _sauter la coupe _et qui exploitent les faibles d'esprit à l'aide de prestidigitations infiniment lucratives.

Tel était donc l'asile de _paix _et _d'innocence _où se trouvait M. Hardy. Il occupait le rez-de-chaussée d'un pavillon donnant sur une partie du jardin de la maison; cet appartement avait été judicieusement choisi, car l'on sait la profonde et diabolique habileté avec laquelle les révérends pères emploient les moyens et les aspects matériels pour impressionner vivement les esprits qu'ils _travaillent. _Que l'on se figure pour unique perspective un mur énorme d'un gris noir et à demi recouvert de lierre, cette plante des ruines; une sombre allée de vieux ifs, ces arbres des tombeaux à la verdure sépulcrale, aboutissant d'un côté à ce mur sinistre, et, de l'autre, à un petit hémicycle pratiqué devant la chambre ordinairement habitée par M. Hardy; deux ou trois massifs de terre bordés de buis symétriquement taillé complétaient l'agrément de ce jardin, de tous points pareil à ceux qui entourent les cénotaphes. Il était environ deux heures après midi; quoiqu'il fit un beau soleil d'avril, ses rayons, arrêtés par la hauteur du grand mur dont on a parlé, ne pénétraient déjà plus dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une cave, et sur laquelle s'ouvrait la chambre où se tenait M. Hardy. Cette chambre était meublée avec une parfaite entente du confortable; un moelleux tapis couvrait le plancher; d'épais rideaux de casimir vert sombre, de même nuance que la tenture, drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fenêtre donnant sur le jardin… Quelques meubles d'acajou, très simples, mais brillants de propreté, garnissaient l'appartement. Au-dessus du secrétaire, placé en face du lit, on voyait un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir; la cheminée était ornée d'une pendule à cartel d'ébène avec de sinistres emblèmes incrustés, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, tête de mort, etc., etc.

Maintenant, que l'on voile ce tableau d'un triste demi-jour, que l'on songe que cette solitude était incessamment plongée dans un morne silence, seulement interrompu à l'heure des offices par le lugubre tintement des cloches de la chapelle des révérends pères, et l'on reconnaîtra l'infernale habileté avec laquelle ces dangereux prêtres savent tirer parti des objets extérieurs, selon qu'ils désirent impressionner, d'une façon ou d'une autre, l'esprit de ceux qu'ils veulent capter.

Et ce n'était pas tout. Après s'être adressé aux yeux, il fallait s'adresser aussi à l'intelligence. Voici de quelle manière avaient procédé les révérends pères.

Un seul livre… un seul… fut laissé comme par hasard à la disposition de M. Hardy. Ce livre était l'Imitation.

Mais comme il se pouvait que M. Hardy n'eût pas le courage ou l'envie de le lire, des pensées, des réflexions empruntées à cette oeuvre d'impitoyable désolation, et écrites en très gros caractères, étaient placées dans les cadres noirs, accrochés soit dans l'intérieur de l'alcôve de M. Hardy, soit aux panneaux les plus à portée de sa vue, de sorte qu'involontairement, et dans les tristes loisirs de son accablante oisiveté, ses yeux devaient presque forcément s'y attacher.

Quelques citations, parmi les maximes dont les révérends pères entouraient ainsi leur victime, sont nécessaires; l'on verra dans quel cercle fatal et désespérant ils enfermaient l'esprit affaibli de cet infortuné, depuis quelque temps brisé par des chagrins atroces.[28]