Djalma était resté agenouillé devant elle, ses mains dans ses mains… de sorte qu'en s'abaissant, le front d'ivoire et les cheveux d'or d'Adrienne effleurèrent le front couleur d'ambre et les boucles d'ébène de Djalma…

Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelacées.

* * * * *

Pendant que cette scène se passait à l'hôtel de Cardoville, Agricol se rendait rue de Vaugirard, auprès de M. Hardy, avec une lettre d'Adrienne.

XXX. L'imitation.

M. Hardy occupait, on l'a dit, un pavillon dans la maison de retraite annexée à la demeure occupée rue de Vaugirard par bon nombre de révérends pères de la compagnie de Jésus. Rien de plus calme, de plus silencieux, que cette demeure; on y parlait toujours à voix basse, les serviteurs eux-mêmes avaient quelque chose de mielleux dans leurs paroles, de béat dans leur démarche.

Ainsi que dans tout ce qui, de près ou de loin, subit l'action compressive et annihilante de ces hommes, l'animation, la vie, manquaient dans cette maison d'une tranquillité morne. Ses pensionnaires y menaient une existence d'une monotonie pesante, d'une régularité glaciale, coupée çà et là, pour quelques-uns, par des pratiques dévotieuses; aussi, bientôt, et selon les prévisions intéressées des révérends pères, l'esprit, sans aliment, sans commerce extérieur, sans excitation, s'alanguissait dans la solitude; les battements du coeur semblaient se ralentir, l'âme s'engourdissait, le moral s'affaiblissait peu à peu; enfin, tout libre arbitre, toute volonté s'éteignait, et les pensionnaires, soumis aux mêmes procédés de complet anéantissement que les novices de la compagnie, devenaient aussi des _cadavres _entre les mains des congréganistes.

De ces manoeuvres, le but était clair et simple: elles assuraient le bon succès des _captations _de toutes natures, termes incessants de la politique et de l'impitoyable cupidité de ces prêtres; au moyen des sommes énormes dont ils devenaient ainsi maîtres ou détenteurs, ils poursuivaient et assuraient la réussite de leurs projets, dussent le meurtre, l'incendie, la révolte, enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excitée et soudoyée par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le ténébreux gouvernement.

Comme levier, l'argent acquis par tous les moyens possibles, des plus honteux aux plus criminels; comme but, la domination despotique des intelligences et des consciences, afin de les exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jésus, tels ont été, tels seront toujours les moyens et les fins de ces religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l'argent dans leurs caisses toujours béantes, les révérends pères avaient fondé la maison de retraite où se trouvait alors M. Hardy.

Les personnes à esprit malade, au coeur brisé, à l'intelligence affaiblie, égarées par une fausse dévotion, et trompées d'ailleurs par les recommandations des membres les plus influents du parti prêtre, étaient attirées, choyées, puis insensiblement isolées, séquestrées, puis finalement dépouillées dans ce religieux repaire, le tout le plus benoîtement du monde, et ad majorem Dei gloriam, selon la devise de l'honorable société. En argot jésuitique, ainsi qu'on peut le voir dans d'hypocrites prospectus destinés aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe- gorges s'appellent généralement de saints asiles ouverts aux âmes fatiguées des vains bruissements du monde.