Ce retour de commisération naïve envers l'infortune, au moment même où cette noble jeune fille atteignait le comble d'un bonheur idéal, impressionna si vivement Djalma qu'involontairement il tomba aux genoux d'Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle son visage enchanteur, où se lisait une adoration presque divine…
Puis, cachant sa figure entre ses mains, il baissa la tête sans dire un seul mot.
Il y eut un moment de silence profond. Adrienne l'interrompit la première en voyant une larme rouler à travers les doigts effilés de Djalma.
— Qu'avez-vous, mon ami?… s'écria-t-elle. Et, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se pencha vers le prince et abaissa ses mains, qu'il tenait toujours sur son visage. Son visage était baigné de larmes.
— Vous pleurez!… s'écria Mlle de Cardoville, si émue qu'elle garda les mains de Djalma entre les siennes; aussi, ne pouvant essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant de gouttes de cristal sur l'or pâle de ses joues.
— Il n'est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d'accablement indicible… et je ressens une grande tristesse; cela doit être… vous me donnez le ciel… moi je vous donnerais la terre… que je serais encore ingrat envers vous… Hélas! que peut l'homme pour la Divinité? La bénir, l'adorer… mais jamais lui rendre les trésors dont elle le comble; il n'en souffre pas dans son orgueil, mais dans son coeur…
Djalma n'exagérait pas; il disait ce qu'il éprouvait réellement, et la forme un peu hyperbolique, familière aux Orientaux, pouvait seule rendre sa pensée.
L'accent de son regret fut si sincère, son humilité si naïve, si douce, qu'Adrienne, aussi touchée jusqu'aux larmes, lui répondit avec une expression de sérieuse tendresse:
— Mon ami, nous sommes tous deux au comble du bonheur… L'avenir de notre félicité n'a pas de limites, et pourtant, quoique de sources différentes, des pensées tristes nous sont venues… C'est que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l'immensité même étourdit… Un moment, le coeur… l'esprit… l'âme… ne suffisent pas à les contenir… ils nous débordent… ils nous accablent… Les fleurs aussi se courbent par instants, comme anéanties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant leur vie et leur amour… Oh! mon ami, cette tristesse est grande, mais elle est douce!
En disant ces mots, la voix d'Adrienne baissa de plus en plus, et sa tête s'inclina doucement, comme si en effet elle se fût affaissée sous le poids de son bonheur…