— Avec cette jeune fille? dit Djalma en interrompant Adrienne.

— Oui, mon cousin, répondit Mlle de Cardoville, attendant la réponse de Djalma avec une curiosité inquiète.

— Étranger aux habitudes de ce pays, répondit Djalma sans embarras parce qu'il disait vrai, l'esprit affaibli par le désespoir, égaré par les funestes conseils d'un homme dévoué à nos ennemis, j'ai cru, ainsi qu'il me le disait, qu'en affichant devant vous un autre amour, j'excitais votre jalousie, et que…

— Assez, mon cousin, je comprends tout, dit vivement Adrienne en interrompant à son tour Djalma pour lui épargner un aveu pénible; il a fallu que, moi aussi, je fusse bien aveuglée par le désespoir pour n'avoir pas deviné ce méchant complot, surtout après votre folle et intrépide action: risquer la mort… pour ramasser mon bouquet, ajouta Adrienne en frissonnant encore à ce souvenir. Un dernier mot, reprit-elle, quoique je sois sûre de votre réponse: N'avez-vous pas reçu une lettre que je vous ai écrite le matin même du jour où je vous ai vu au théâtre?

Djalma ne répondit rien; un sombre nuage passa rapidement sur ses beaux traits, et, pendant une demi-seconde, ils prirent une expression si menaçante, qu'Adrienne en fut effrayée. Mais bientôt cette violente agitation s'apaisa comme par réflexion: le front de Djalma redevint calme et serein.

— J'ai été plus clément que je ne le pensais, dit le prince à Adrienne, qui le contemplait avec étonnement. J'ai voulu venir près de vous digne de vous, ma cousine. J'ai pardonné à celui qui, pour servir mes ennemis, m'avait donné, me donnait encore de funestes conseils… Cet homme, j'en suis certain, m'a dérobé votre lettre… Tout à l'heure, en pensant à tous les maux qu'il m'a ainsi causés, j'ai un instant regretté ma clémence… Mais j'ai pensé à votre lettre d'hier… et ma colère s'est évanouie.

— C'en est donc fait de ce passé funeste, de ces craintes, de ces défiances, de ces soupçons qui nous ont tourmentés si longtemps, qui ont fait que j'ai douté de vous et que vous avez douté de moi. Oh! oui, loin de nous ce passé funeste! s'écria Mlle de Cardoville avec une joie profonde. Et comme si elle eût délivré son coeur des dernières pensées qui auraient pu l'attrister, elle reprit:

— À nous l'avenir maintenant, l'avenir tout entier… l'avenir radieux, sans nuages… sans obstacles, un horizon si beau… si pur dans son immensité, que ses limites échappent à la vue…

Il est impossible de rendre l'exaltation ineffable, l'accent d'espérance entraînante qui accompagna ces paroles d'Adrienne; tout à coup ses traits exprimèrent une mélancolie touchante et elle ajouta d'une voix profondément émue:

— Et dire… qu'à cette heure… il y a pourtant des malheureux qui souffrent!