— Cela vous paraît ainsi, mon cher fils, parce qu'aucune voix du dehors n'est jusqu'ici venue troubler votre calme solitude, ou affaiblir vos saintes espérances, qui vous disent qu'au-delà de la tombe vous serez avec le Seigneur; mais cet ouvrier, pensant moins à votre salut qu'à son intérêt et à celui des siens, va venir…
— Hélas! mon père, dit M. Hardy en interrompant le jésuite, j'ai été assez heureux pour pouvoir faire pour mes ouvriers tout ce que, humainement, un homme de bien peut faire; la destinée ne m'a pas permis de continuer plus longtemps. J'ai payé ma dette à l'humanité, mes forces sont à bout; je ne demande maintenant que l'oubli, que le repos. Est-ce donc trop exiger, mon Dieu? s'écria le malheureux avec une indicible expression de lassitude et de désespoir.
— Sans doute, mon cher et bon fils, votre générosité a été sans égale… mais c'est au nom même de cette générosité que cet artisan va venir vous imposer de nouveaux sacrifices; oui… car, pour des coeurs comme le vôtre, le passé oblige, et il vous sera presque impossible de vous refuser aux instances de vos ouvriers… Vous allez être forcé de retrouver une activité incessante, afin de relever un édifice de ses ruines, de recommencer à fonder aujourd'hui ce qu'il y a vingt ans vous avez fondé dans toute la force, dans toute l'ardeur de votre jeunesse; de renouer ces relations commerciales dans lesquelles votre scrupuleuse loyauté a été si souvent blessée; de reprendre ces chaînes de toutes sortes qui enchaînent le grand industriel à une vie d'inquiétude et de travail… Mais aussi, quelles compensations!… dans quelques années vous arriverez, à force de labeurs, au même point où vous étiez lors de cette horrible catastrophe… Et puis enfin, ce qui doit vous encourager encore, c'est que, du moins, pendant ces rudes travaux, vous ne serez plus, comme par le passé, dupe d'un ami indigne, dont la feinte amitié vous semblait si douce et charmait votre vie… Vous n'aurez plus à vous reprocher une liaison adultère, où vous croyiez puiser chaque jour de nouvelles forces, de nouveaux encouragements pour faire le bien… comme si, hélas! ce qui est coupable pouvait jamais avoir une heureuse fin… Non! non! arriver au déclin de votre carrière, désenchanté de l'amitié, reconnaissant le néant des passions coupables, seul, toujours seul, vous allez courageusement affronter encore les orages de la vie. Sans doute, en quittant ce calme et pieux asile, où aucun bruit ne trouble votre recueillement, votre repos, le contraste sera grand d'abord… mais ce contraste même…
— Assez!… oh!… de grâce!… assez!… s'écria M. Hardy en interrompant d'une voix faible le révérend père; rien qu'à vous entendre parler des agitations d'une pareille vie, mon père, j'éprouve de cruels vertiges… ma tête… peut à peine y résister… Oh! non… non… le calme… oh! avant tout… le calme… je vous le répète, quand ce serait celui du tombeau…
— Mais alors, comment résisterez-vous aux instances de cet artisan?… Les obligés ont des droits sur leurs bienfaiteurs… Vous ne saurez échapper à ses prières.
— Eh bien… mon père… s'il le faut… je ne le verrai pas… Je me faisais une sorte de plaisir de cette entrevue… maintenant, je le sens… il est plus sage d'y renoncer…
— Mais il n'y renoncera pas, lui; il insistera pour vous voir.
— Vous aurez la bonté, mon père, de lui faire dire… que je suis souffrant, qu'il m'est impossible de le recevoir.
— Écoutez, mon cher fils, de nos jours il règne de grands, de malheureux préjugés sur les pauvres serviteurs du Christ. Par cela même que vous êtes volontairement resté au milieu de nous, après avoir été par hasard apporté mourant dans cette maison… en vous voyant refuser un entretien que vous avez d'abord accordé, on pourrait croire que vous subissez une influence étrangère; quoique ce soupçon soit absurde, il peut naître, et nous ne voulons pas le laisser s'accréditer… Il vaut donc mieux recevoir ce jeune artisan…
— Mon père, ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces… À cette heure, je me sens anéanti… cette conversation m'a épuisé.