— Oui… c'est vrai; par moments, quand j'ai bien souffert, mon coeur ne bat plus… je suis calme… les morts aussi sont calmes… dit M. Hardy en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.

— Ah! mon cher fils… mon cher fils… vous me brisez le coeur lorsque quelquefois je vous entends parler ainsi. Je crains toujours que vous ne regrettiez cette vie mondaine… si fertile en abominables déceptions… Du reste… aujourd'hui même… vous subirez heureusement à ce sujet une épreuve décisive.

— Comment cela, mon père?

— Ce brave artisan, un des meilleurs ouvriers de votre fabrique, doit venir vous voir.

— Ah! oui, dit M. Hardy après une minute de réflexion, car sa mémoire, ainsi que son esprit, s'était considérablement affaiblie; en effet… Agricol va venir; il me semble que je le verrai avec plaisir.

— Eh bien, mon cher fils, votre entrevue avec lui sera l'épreuve dont je parle… la présence de ce digne garçon vous rappellera cette vie si active, si occupée, que vous meniez naguère, peut- être ces souvenirs vous feront prendre en grande pitié le pieux repos dont vous jouissez maintenant; peut-être voudrez-vous de nouveau vous lancer dans une carrière pleine d'émotions de toutes sortes, renouer d'autres amitiés, chercher d'autres affections, revivre enfin, comme par le passé, d'une existence bruyante, agitée. Si ces désirs s'éveillent en vous, c'est que vous ne serez pas encore mûr pour la retraite… obéissez-leur, mon cher fils; recherchez de nouveau les plaisirs, les joies, les fêtes; mes voeux vous suivront toujours, même au milieu du tumulte mondain; mais soyez certain, mon fils, que si, un jour, votre âme était déchirée par de nouvelles trahisons, ce paisible asile vous sera encore ouvert, et que vous m'y trouverez toujours prêt à pleurer avec vous sur la douloureuse vanité des choses terrestres…

À mesure que le père d'Aigrigny avait parlé, M. Hardy l'avait écouté presque avec effroi. À la seule pensée de se rejeter encore au milieu des tourments d'une vie si douloureusement expérimentée, cette pauvre âme se repliait sur elle-même, tremblante et énervée; aussi le malheureux s'écria-t-il d'un ton presque suppliant:

— Moi, mon père, retourner dans ce monde où j'ai tant souffert… où j'ai laissé mes dernières illusions!… moi… me mêler à ses fêtes, à ses plaisirs!… ah!… c'est une raillerie cruelle…

— Ce n'est pas une raillerie, mon cher fils… il faut vous attendre à ce que la vue, les paroles de ce loyal artisan réveillent en vous des idées qu'à cette heure même vous croyez à jamais anéanties. Dans ce cas, mon cher fils, essayez encore une fois de la vie mondaine. Cette retraite ne vous sera-t-elle pas toujours ouverte après de nouveaux chagrins, de nouvelles déceptions!…

— Et à quoi bon, grand Dieu!… aller m'exposer à de nouvelles souffrances! s'écria M. Hardy avec une expression déchirante; c'est à peine si je puis supporter celles que j'endure. Oh! jamais, jamais! l'oubli de tout, de moi-même, le néant de la tombe, jusqu'à la tombe… voilà tout ce que je veux désormais…