— Eh bien, non, je n'en parlerai pas, mon tendre fils. Oubliez cet ami parjure… oubliez cet infâme, que tôt ou tard la vengeance de Dieu atteindra, car il s'est joué d'une manière odieuse de votre noble confiance… Oubliez aussi cette malheureuse femme, dont le crime a été bien grand, car, pour vous, elle a foulé aux pieds des devoirs sacrés, et le Seigneur lui réserve un châtiment terrible… et un jour…
M. Hardy, interrompant de nouveau le père d'Aigrigny, lui dit avec un accent contenu, mais qui trahissait une émotion déchirante.
— C'est trop… vous ne savez pas, mon père, le mal que vous me faites… non… vous ne le savez pas…
— Pardon! oh! pardon, mon fils… mais hélas! vous le voyez… le seul souvenir de ces attachements terrestres vous cause encore, à cette heure, un ébranlement douloureux… Cela ne vous prouve-t-il pas que c'est au-dessus de ce monde corrupteur et corrompu qu'il faut chercher des consolations toujours assurées?
— Oh! mon Dieu!… les trouverai-je jamais? s'écria le malheureux avec un abattement désespéré.
— Si vous les trouverez, mon bon et tendre fils! s'écria le père d'Aigrigny avec une émotion admirablement jouée; pouvez-vous en douter?… Oh! quel beau jour pour moi que celui où, ayant fait de nouveaux pas dans cette religieuse voie du salut que vous creusez par vos larmes, tout ce qui, à cette heure, vous semble encore entouré de quelques ténèbres s'éclaircira d'une lumière ineffable et divine!… Oh! le saint jour! l'heureux jour! où les derniers liens qui vous attachent à cette terre immonde et fangeuse étant détruits, vous deviendrez l'un des nôtres, et, comme nous, vous n'aspirerez plus qu'aux délices éternelles!…
— Oui!… à la mort!…
— Dites donc à la vie immortelle! au paradis, mon tendre fils… et vous y aurez une glorieuse place non loin du Tout-Puissant… mon coeur paternel le désire autant qu'il l'espère… car votre nom se trouve chaque jour dans toutes mes prières et celles de nos bons pères.
— Je fais du moins ce que je peux pour arriver à cette foi aveugle, à ce détachement de toutes choses où je dois, m'assurez- vous, mon père, trouver le repos.
— Mon pauvre cher fils, si votre modestie chrétienne vous permettait de comparer ce que vous étiez lors des premiers jours de votre arrivée ici à ce que vous êtes à cette heure… et cela seulement grâce à votre sincère désir d'avoir la foi, vous seriez confondu… Quelle différence, mon Dieu! À votre agitation, à vos gémissements désespérés, a succédé un calme religieux… est-ce vrai?…