— Je vous en supplie, monsieur… prenez-en connaissance. Mlle de Cardoville attend votre réponse, monsieur; il s'agit de graves intérêts.

— Il n'y a plus pour moi… qu'un grave intérêt… mon ami… dit
M. Hardy en levant vers le ciel ses yeux rougis par les larmes.

— Monsieur Hardy… reprit le forgeron, de plus en plus ému, lisez cette lettre, lisez-la au nom de votre reconnaissance à tous et dans laquelle nous élèverons nos enfants… qui n'auront pas eu comme nous le bonheur de vous connaître… oui… lisez cette lettre… et si, après, vous ne changez pas d'avis… monsieur Hardy… eh bien! que voulez-vous? tout sera fini… pour nous… pauvres travailleurs… nous aurons à tout jamais perdu notre bienfaiteur… celui qui nous traitait en frères… celui qui nous aimait en amis… celui qui prêchait généreusement un exemple que d'autres bons coeurs auraient suivi tôt ou tard… de sorte que, peu à peu, de proche en proche, et grâce à vous, l'émancipation des prolétaires aurait commencé… Enfin, n'importe, pour nous autres, enfants du peuple, votre mémoire sera toujours sacrée… oh! oui… et nous ne prononcerons jamais votre nom qu'avec respect, qu'avec attendrissement… car nous ne pourrons nous empêcher de vous plaindre.

Depuis quelques moments, Agricol parlait d'une voix entrecoupée; il ne put achever; son émotion atteignit à son comble; malgré la mâle énergie de son caractère, il ne put retenir ses larmes et s'écria:

— Pardon, pardon, si je pleure; mais ce n'est pas sur moi seul, allez; car, voyez-vous, j'ai le coeur brisé en pensant à toutes les larmes qui seront versées par bien des braves gens qui se diront: «Nous ne verrons plus M. Hardy, plus jamais.»

L'émotion, l'accent d'Agricol, étaient si sincères, sa noble et franche figure, baignée de larmes, avait une expression de dévouement si touchante, que M. Hardy, pour la première fois depuis son séjour chez les révérends pères, se sentit pour ainsi dire le coeur un peu réchauffé, ranimé; il lui sembla qu'un vivifiant rayon de soleil perçait enfin les ténèbres glacées au milieu desquelles il végétait depuis si longtemps.

M. Hardy tendit la main à Agricol et lui dit d'une voix altérée:

— Mon ami… merci!… Cette nouvelle preuve de votre dévouement… ces regrets… tout cela m'émeut… mais d'une émotion douce… et sans amertume; cela me fait du bien.

— Ah!… monsieur! s'écria le forgeron avec une lueur d'espoir, ne vous contraignez pas; écoutez la voix de votre coeur… elle vous dira de faire le bonheur de ceux qui vous chérissent; et pour vous… voir des gens heureux… c'est être heureux. Tenez… lisez cette lettre de cette généreuse demoiselle… Elle achèvera peut-être ce que j'ai commencé… et si cela ne suffit pas… nous verrons…

Ce disant, Agricol s'interrompit en jetant un regard d'espoir vers la porte, puis il ajouta, en présentant de nouveau la lettre à M. Hardy: